On n’abandonne pas un pays, une carrière et le confort d’une vie tracée sur un simple coup de tête. Ma décision de poursuivre une recherche doctorale à l’étranger alors même que je baignais dans un domaine créatif, a été une rupture préméditée. J’ai mûri ce saut dans l’inconnu pendant des années, le préparant minutieusement. À l’approche du cap symbolique de cette décennie d’expatriation en Belgique, un long chemin empreint de sacrifices et de rebondissements, qui m’amène naturellement à une pause rétrospective et d’introspection.
Mon premier réflexe aurait été de continuer à avancer, tête baissée, comme d’habitude, de m’attaquer au chapitre suivant sans l’ombre d’un regard dans le rétroviseur. En tant que Libanaise, née et élevée dans un pays en guerre et dont la seule constante est la défaillance systémique, je porte en moi cette manière d’exister.
Toujours avancer
Avancer, toujours avancer comme une pathologie de la survie, une culture du déni, transformer l’urgence en une seconde nature telle une anesthésie méprisant les pauses. On n’autopsie pas ses chocs, on les enjambe refusant d’entrouvrir cette boîte noire de peur que les fracas du passé ne nous ralentissent. On refuse, à juste titre, la victimisation mais au prix d’une déconnexion totale avec soi. On simule ce personnage fort, résistant, joyeux et chaleureux en apparence mais dévasté de l’intérieur.
Pourtant, cette fois, et pour une fois seulement, j’ai voulu écouter un cri de saturation venant de mes compatriotes. Depuis l’explosion du 4 août 2020, les Libanais ont formulé, avec force et à maintes reprises, ce besoin impérieux de ne plus être qualifiés de « résilients ». Ce terme, érigé en vertu mais qui masque une réalité insoutenable : un fardeau absurde, à la « sauce de Camus », le poids générationnel d’un Sisyphe libanais condamné à (re)remonter son rocher sous les applaudissements grotesques. Il y a une prise de conscience collective de la folie que nous vivons depuis l’enfance et le besoin de nommer ces brutalités devenues ordinaires auxquelles nous sommes confrontés. Trouver du sens dans l’insensé, poétiser la cruauté, reconstruire sur des sables mouvants, tirer, philosophiquement, des leçons de vie : c’est fini. Nous ne voulons plus être admirés pour notre survie ; nous désirons simplement une existence ordinaire, sans l’obligation épuisante de devoir, tel le phœnix, renaître constamment de nos propres cendres.
Focus sur mon autre moi
J’ai voulu, pour une fois, sortir de mon personnage habituel d’« d’individu chanceux ». Je suis celle qui se considère née sous une bonne étoile. J’ai toujours ressenti de la gratitude pour ce que j’ai : éducation, famille, amis, une forme d’abondance malgré tout. Je sais que j’appartiens au petit pourcentage des humains de ce monde qui vivent bien au-dessus de la majorité. J’ai voulu changer ma perspective, me mettre dans les sabots de mon autre moi, celle que j’invisibilise d’habitude, et dresser, face à ma liste des accomplissements satisfaisant, celle des misères qui me sont arrivées en dix ans de vie en Belgique.
Bruxelles m’a accueillie avec une familiarité qui s’est avérée quelque peu trompeuse. Si la langue, les codes et les valeurs semblaient s’aligner, l’expatriation, elle, ne fait pas de cadeau.
Cette ville m’a beaucoup offert. Elle continue de le faire et je lui en suis infiniment reconnaissante : l’excellence académique, les opportunités professionnelles, des rencontres humaines et amicales fortes: et une certaine forme de normalité du quotidien… en somme les conditions nécessaires pour grandir en tant qu’être humain. C’est ma ville d’adoption, je l’aime, mais malgré cela, j’ai voulu faire l’exercice de me remémorer l’effort herculéen de se reconstruire, seule, à partir de zéro, loin de mes repères. Malgré mon éducation occidentale et francisée, j’ai dû apprivoiser une nouvelle grammaire de vie administrative, académique et sociale.
Choc physique et coût mental
Mon parcours à Bruxelles est une suite de contrastes. Je suis passée, par exemple, d’un statut de professeure à l’université au Liban à étudiante anonyme parmi des centaines. D’une vie de confort de propriétaire à une vie de locataire, d’instabilité et de déménagements multiples. De la commodité de posséder une voiture à la pénibilité des transports en communs. De mon portable qui sonnait tout le temps à un silence étrange. De la chaleur des tablées familiales à Noël et Pâques, à la froideur des écrans bleus à regarder mes parents déguster mon gâteau d’anniversaire préféré.
Le choc de la chair a été difficile: tomber malade au point de ne pouvoir ni manger, ni me lever de mon lit pendant des jours, isolée et sans assistance. Perdre connaissance un lundi matin dans l’escalier bondé du métro De Brouckère, la station du centre-ville la plus empruntée, sans que personne ne me porte secours; des dizaines de personnes m’ont franchie comme un obstacle gênant, pour continuer leur chemin dans une indifférence urbaine glaçante. J’ai subi le poids d’une chirurgie lourde loin de ma famille, des migraines chroniques jusqu’à l’épuisement, la perte irréelle d’êtres chers et d’animaux de compagnie mais surtout l’insoutenable perte de mes deux parents à une semaine d’intervalle avec tout ce que cela a engendré : un vide abyssal, un effondrement dans l’effondrement.
À cette liste s’ajoute le coût mental de la patrie. Le poids d’un pays qui s’écroule. Durant cette décennie, une partie de mon énergie et mon temps a été dépensée non pas sur mon travail, mais à suivre les news, m’inquiéter pour le Liban, pour ma famille et mes amis, pour mes biens. Le Liban est passé entre 2015 et 2025 par tous les rebondissements de l’horreur : la crise des déchets, d’incroyables soulèvements populaires réprimés dans la violence, des forêts entières qui brûlent en embrasant les maisons, une crise économique, l’effondrement financier et monétaire emportant nos épargnes, l’explosion quasi nucléaire du port de Beyrouth, troisième explosion la plus puissante après celles de Hiroshima et de Nagasaki, et dont le périmètre a atteint dans leur chair les libanais du monde entier, la pandémie dans un pays manquant de tout, des assassinats et meurtres en tous genres, le clientélisme et la corruption généralisée et, récemment, les retombées de la guerre à Gaza engendrant une énième guerre au Liban. Si je devais faire le compte, chaque jour de cette décennie fut un défi à surmonter : un contraste entre le chaos intérieur et la façade sociale. Il a fallu donner le change, simuler que tout va bien, que ma vie est un long fleuve tranquille. Il a fallu feindre une stabilité et un train-train sans l’ombre d’un nuage. Je me suis fondu dans ce rôle, à l’image de tant de Libanais de la diaspora : nous sommes les acteurs d’une normalité jouée sur le théâtre des mondanités. Nous entretenons ce spectacle pour sauvegarder une image, un rempart nécessaire à notre amour-propre et notre dignité et au confort de ceux qui nous côtoient.
Ténacité
J’ai décidé de rendre justice à la femme que j’étais il y a dix ans : saluer ses sacrifices, sa discipline et sa capacité à tenir debout quand tout l’invitait à s’écrouler. Ce que j’ai accompli en dix ans, je l’ai payé au prix de ma ténacité et non pas parce que j’ai été chanceuse. Et, parce que mon histoire est aussi celle de tant d’autres, je pense à tous ces Libanais et Libanaises qui méritent, eux aussi, de déposer, pour un moment, les armes pour simplement contempler l’ampleur du chemin parcouru.
Finalement, j’ai renoncé à cette liste exhaustive. Ce que je viens d’énumérer n’est que l’écume des difficultés. Rien que d’y penser, l’épuisement me gagne. Je m’en préserve donc. Je n’ai ni le temps, et encore moins l’envie, de me remémorer ces entraves. Les énumérer, c’est les maintenir en vie, leur permettre de m’habiter, et je m’y refuse. La conscience du chemin parcouru n’exige pas que je calcule, avec exactitude, pierre par pierre, le poids du passé.
Avancer sans s’enliser dans les obstacles, ce n’est pas nier l’effort, c’est une manière saine et délibérée de célébrer la vie. Reconnaître que le chemin a été dur est nécessaire, mais le choix de continuer, allégé du poids des difficultés, l’est tout autant. Loin de la résilience de l’endurance comme un mécanisme de survie, une capacité à prendre les coups sans broncher, c’est une résilience à la Boris Cyrulnik : une capacité à se développer avec un certain succès malgré l’adversité. Réussir à mettre des mots sur ce qui nous est arrivé et être pour soi, cet être bienveillant qui nous permet de se recréer malgré les traumas.
C’est le choix de la psychologie positive, de la croissance post-traumatique et le désir d’un engagement focalisé sur les joies et réalisations futures plutôt que sur la rumination passée : un engagement lucide envers l’avenir.
La Libanaise ne simulera plus ; elle fait le choix d’un regard juste et équitable dans la lecture de son parcours et s’autorise de s’épanouir avec légèreté et grâce, malgré tout.

