Nous avons bien une tête sur les épaules, un cerveau, une raison, une certaine logique (parfois irrationnelle), un esprit et une âme, lavée ou délavée par les vagues houleuses de la politique.
Mais voilà : nous avons aussi un cœur blessé, qui saigne, meurtri et endeuillé. Un cœur qui pleure sa propre perte — la perte de notre entité, de notre identité, de notre mémoire, de notre histoire et de notre vie telle que nous la vivions, telle que nous la vivons, même loin de chez nous.
Ce chez-nous, c’est notre pays, notre terre, la tombe de mon père, les oliviers, notre potager, notre maison… mais surtout notre sérénité intérieure, bercée par les doux refrains qui font l’éloge de notre Liban, et que nous ne pouvons même plus entendre sans nous effondrer.
Nous savons qu’aucune politique ne viendra consoler cette perte, ni adoucir notre douleur, ni même apaiser notre colère, qui dicte chaque battement de notre cœur(…)
Wajed Ramadan
Ces chants qui avaient pourtant accompagné nos parents en exil, qui les avaient unis autour des mêmes larmes chaudes pour notre pays ravagé par les guerres plurielles, comme après chaque petite décennie d’accalmie relative. Cette musique que je suis désormais incapable de fredonner, ni de la perpétuer à travers mon enfant aujourd’hui.
Et cette perte de nous-mêmes, cette séparation du cœur et de l’esprit, qui serre la gorge, nous brise de l’intérieur silencieusement, à chaque bombardement ou à chaque destruction qui ébranle nos maisons.
Parce que nous savons qu’aucune politique ne viendra consoler cette perte, ni adoucir notre douleur, ni même apaiser notre colère, qui dicte chaque battement de notre cœur.
Et aucune divergence politique, aussi profonde soit-elle, ne devrait nous couper de cette souffrance commune.
Wajed Ramadan: Avec près de 25 ans d’expérience en journalisme et comme ex-porte-parole du Tribunal spécial pour le Liban, Wajed Ramadan met sa voix au service de la justice et de l’information. Elle vit depuis dix ans aux Pays-Bas.
