Car il semble que nous sommes tous condamnés à ne goûter qu’à l’amertume de l’humiliation.
L’enfer, nous y sommes.
Et notre haine est incommensurable.
La haine des chiites du Liban, des sunnites du Liban, des chrétiens du Liban, des druzes du Liban, des athées du Liban est incommensurable.
Car de toutes les guerres que nous avons vécues dans notre chair, dans notre sang et dans notre cœur, celle-ci est la pire.
Celle-ci est la pire, car elle vient signer sans ambiguïté aucune notre échec en tant qu’État. Aucune excuse ne pourra jamais justifier notre incapacité à bâtir une nation, habitués que nous sommes à notre posture de suiveurs et non de bâtisseurs.
Celle-ci est la pire, car elle vient signer l’échec cuisant d’une classe dirigeante à laquelle tout permettait de réussir. Il y a 400 jours, le Liban se trouvait — une fois n’est pas coutume — dans un contexte historique si favorable qu’il ne lui restait plus qu’à saisir cette chance géopolitique que d’aucuns allaient même jusqu’à qualifier de cosmique.
Mais voilà. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Et, semble-t-il aussi, de demi-mesures tièdes et timorées, indignes de véritables hommes d’État.
Plus de 400 jours se sont offerts à eux, durant lesquels ils auraient pu — dû — mettre en place une stratégie nationale qui aurait pu nous éviter d’en arriver là.
Plus de 400 jours durant lesquels ils auraient pu — dû — gérer le dossier plus qu’épineux des armes du Hezbollah.
Plus de 400 jours durant lesquels nous nous convainquions que ces dirigeants, en lesquels nous nous sommes forcés de croire sans conviction aucune, s’attelaient à rester discrets dans leur communication lorsqu’il s’agissait des armes du Hezbollah. Quatre cents jours durant lesquels nous pensions bien naïvement qu’ils avaient réellement donné carte blanche à l’armée libanaise pour que celle-ci fasse enfin son travail. Qu’ils n’ébruitaient pas les progrès effectués afin d’éviter de froisser la communauté chiite et que, mus par une sagesse politique toute renouvelée, ils tentaient ainsi d’éviter toutes sortes de provocations inutiles.
Le Hezbollah n’est certes pas innocent dans cette guerre. Mais il appartient à celui qui a été proclamé chef de tout mettre en œuvre afin de protéger les vies de ceux qui dépendent de lui. Un vrai leader est celui qui montre la voie. Partant de là, nous avions tout à fait le droit de croire qu’ils avaient su tirer profit de tous les voyages diplomatiques qu’ils ont pu effectuer durant ces 400 jours pour protéger leur pays et leurs citoyens du monstre israélien.
Qu’ils avaient prouvé à qui veut bien l’entendre — mais aussi et surtout à qui ne voulait absolument pas l’entendre, en l’occurrence Tel-Aviv et Téhéran — que l’État libanais existe bel et bien et qu’il exerce ses compétences de manière souveraine, pleine et entière.
Or il n’en était rien.
Et l’enfer, nous y sommes.
- « L’enfer est pavé de bonnes intentions » est une citation attribuée à Bernard de Clairvaux (moine du XIIe siècle, Docteur de l’Eglise et réformateur de la vie religieuse catholique)
- « Il y a deux sortes de bonnes volontés. L’une dit: je voudrais bien faire, mais il me fâche et ne le ferai pas; l’autre dit : [Je] veux bien faire, mais je n’ai pas tant de pouvoir que de vouloir, c’est cela qui m’arrête. La première remplit l’enfer, la seconde le Paradis. La première volonté ne fait que commencer à vouloir et désirer, mais elle n’achève pas de vouloir; ses désirs n’ont pas assez de courage, ce ne sont que des avortons de volonté, c’est pourquoi elle remplit l’enfer. Mais la seconde produit des désirs entiers et bien formés. » explique ainsi Francois de Sales. Diplomate et ambassadeur de la Savoie, au retour d’un voyage en Avignon,il meurt à Lyon en 1622. Il est canonisé en 1665.
