Oui. Couvrir la guerre est éprouvant. Mais il est de ces rencontres et de ces conversations qui vous font oublier la situation et -surtout au Liban- qui apportent une touche d’humour aux moments les plus difficiles.
J’espère que dans mon texte je vais parvenir à refléter en français cet humour libanais qu’on retrouve au détour d’une phrase, ou d’une conversation.
Une chose très importante est en train de se passer. La rue chiite commence à changer et les langues, petit à petit, sont en train de se délier.
«Et vous n’avez pas peur de vivre à côté d’al-Qard el-Hassan?» ai-je demandé à un septuagénaire assis sur une chaise en osier, sur le trottoir, à Zokak el-Blat, non loin d’un bureau d’al-Qard el-Hassan, la banque du Hezbollah, bombardé la veille.
C’était la semaine dernière.
L’homme, beyrouthin par excellence, me répond, avec cet accent lourd propre aux vieux habitants de la ville, par une question: « Qui n’a pas peur de vivre à côté d’al-Qard el-Hassan? Vous nous prenez pour des fous?»
Chiite de Beyrouth, -la communauté historiquement minoritaire dans la capitale libanaise, y est représentée par un seul député au Parlement- il habite l’immeuble abritant les locaux d’al-Qard el-Hassan. Les lieux avaient été ciblés une première fois en 2024 par l’armée israélienne: «Tout à fait comme il y a un an et demi, je n’ai pas eu de dégâts chez moi. J’ai acheté mon appartement il y a quatorze ans. C’était, et c’est toujours, l’un des plus beaux immeubles du quartier. Je n’ai pas les moyens de louer une maison. Que voulez-vous que je fasse, où voulez-vous que j’aille? Hier, Avichay (Achivay Adraee, le porte-parole arabophone de l’armée israélienne, que le Liban entier suit sur X) était très clair. Il a même nommé le bâtiment, qui s’appelle al-Hodhod. Je suis parti chez mon fils pour revenir après les bombardements», dit-il.
Il confie: «La semaine dernière, nous avons collecté des fonds de tout le quartier. Nous avons rassemblé 300 dollars pour démonter l’enseigne d’al-Qard el-Hassan, pour que les drones israéliens ne la voient plus. D’ailleurs, nous avons démonté l’enseigne deux jours avant la frappe mais cela n’a pratiquement servi à rien».
«Nos ennemis savent cibler»
Loin de Beyrouth, bien après Saïda, un autre homme, également de la communauté chiite, montre un immeuble complètement détruit par un raid israélien. Lui, habite une maison mitoyenne.
«Heureusement que nos ennemis sont intelligents, qu’ils savent cibler. Il faut rendre grâce à Dieu tous les jours pour cela», lance-t-il. Je le regarde, j’écarquille les yeux et je lui dis que «je ne comprends pas». Il reformule sa phrase: « Heureusement que ce sont les Israéliens qui nous bombardent. Imaginez que ce soit l’armée syrienne. Nous serions tous morts», s’exclame-t-il.
Pour ceux qui sont trop jeunes pour s’en souvenir ou ceux qui ne connaissent pas l’histoire du pays, le Liban a été occupé de 1976 à 2005 par l’armée syrienne.
Il raconte que depuis le début de la guerre, son voisin a hébergé chez lui des membres du Hezbollah, déplacés de Maroun el-Ras, village libanais à la frontière avec Israël. «Depuis leur arrivée, nous vivions dans la peur. Nous craignions les frappes israéliennes. Effectivement, dix jours plus tard, le raid a eu lieu», confie-t-il.
Je demande: «Et pourquoi vous n’avez rien dit? Pourquoi vous ne vous êtes pas plaints?»
L’homme me fixe du regard, comme si je débarquais d’une autre planète et lâche un: «Se plaindre auprès de qui? Nous ne pouvons rien faire contre le Hezbollah».
