Aujourd’hui, c’est mon premier jour de congé depuis que le Hezbollah a décidé, le lundi 2 mars, de lancer six roquettes contre Israël.
Je me suis réveillée pour apprendre que le quartier populaire de Aïcha Bakkar, au cœur du Beyrouth, a été bombardé. Quand j’y étais passée, il y a deux semaines, ce quartier était joyeusement décoré de lampions pour le ramadan. Des vedettes israéliennes ont ciblé un appartement abritant des membres de la Jamaa Islamiya.
En matinée, l’aviation militaire israélienne survolait Beyrouth à basse altitude.
Je me suis habituée aux drones. Cela fait presque deux ans qu’ils tournent au-dessus de nos têtes, au point de me demander ce qui ne va pas quand je n’entends pas leur bourdonnement.
Parfois aussi, quand je perds mon téléphone ou mes clés, j’ai envie de leur faire signe pour qu’ils me les retrouvent.
Aujourd’hui, comme presque tous les jours, je suis allée prendre un café à l’ABC en fin de journée. Depuis le début de la guerre entre le Hezbollah et Israël, l’ABC ferme à 19 heures, au lieu de 22 heures.
J’ai demandé à l’un des serveurs de la Mie Dorée s’il habitait loin, cherchant à savoir si son chemin de retour était sûr. Il m’a répondu : « Je vais à Damour et mon collègue à Aley. » Tous les deux doivent donc longer la banlieue sud, constamment bombardée, pour rentrer chez eux.
Moi, je n’ai qu’à marcher pour rentrer chez moi. Mais je suis fatiguée. Pour la première fois de ma vie – moi qui vis avec les guerres et l’instabilité depuis l’âge de deux ans et demi, avec le début de la guerre du Liban ; moi qui couvre des guerres, des explosions, des assassinats, des émeutes et des redéploiements d’armées depuis mes 23 ans – pour la première fois de ma vie, je suis fatiguée. Vraiment fatiguée.
Peut-être que j’ai vieilli. Peut-être que l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, a eu raison de moi. Ou peut-être, aussi, est-ce parce que je suis physiquement malade, mais cela est une autre histoire.
Deux Liban
Hier aussi, une vingtaine de minutes avant la fermeture, j’étais allée à l’ABC. Oui, oui, je manque de plus en plus d’imagination ces dernières semaines. Je ne vais pas très loin en me promenant.
J’ai croisé un ami qui cultive et produit du thym au Liban-Sud. Il était inquiet pour son usine. Alors que je lui parlais, il a rencontré l’un de ses amis, qui a des oliveraies et qui produit de l’huile d’olive, toujours au Liban-Sud. « En 2024, j’ai perdu 60% de mes arbres. Avec le cessez-le-feu de novembre 2024, j’ai tout remis en ordre… J’ignore quelles seront les pertes cette fois-ci », a-t-il dit, désemparé, un sourire amer aux lèvres.
Je ne le répèterai jamais assez : il y a deux Liban, si ce n’est plus. Mais disons, deux Liban. Celui du Hezbollah, qui veut tout détruire, qui est indifférent au saccage des usines, des plantations ou des maisons, qui se soucie peu de voir les enfants de sa communauté ou ses propres partisans perdre tout et dormir dans la rue, au bord de la mer, en hiver, dans des villes excessivement humides, comme Saïda et Beyrouth. Et puis, il y a un autre Liban. Celui des Libanais qui veulent travailler, construire, réussir, rester debout, malgré tout. Et qui veulent surtout vivre pleinement et dignement.

