Quand j’ai emménagé dans ce quartier d’Achrafieh, j’ai commencé à croiser mes voisins au printemps, en fin d’après-midi ou à la nuit tombée, en train de cueillir les fleurs de gardénia qui ornent en profusion les entrées des tours modernes de cette partie de la ville.
À partir de la fin des années quatre-vingt-dix, des bâtiments de verre et de béton ont remplacé les vieux immeubles datant du début et du milieu du siècle dernier, asphyxiant la ville. Certains promoteurs, peut-être pour se donner bonne conscience, ont fait appel à des paysagistes qui ont opté pour ces gardénias.
Quoi qu’il en soit, j’étais sidérée de voir des personnes âgées (du moins plus âgées que moi) et sérieuses, armées de petits sacs en toile ou en plastique, s’emparer de fleurs qui ne leur appartenaient pas. Il m’a fallu très peu de temps pour les imiter.
Je dois être particulièrement légère pour penser à ce vol innocent de gardénias alors qu’Israël est déjà au nord du Litani, à une centaine de mètres de la ville de Nabatiyé.
En fait, non. C’est la seule façon de m’occuper l’esprit. Cet après-midi, pour oublier que le cabinet israélien se réunit pour décider d’amplifier les opérations militaires au Liban, je suis allée cueillir, au coucher du soleil, des gardénias, ceux des tours modernes, en espérant ne croiser aucune de mes connaissances habitant les lieux.
Cela fait trois nuits que je m’endors en me disant que je serai réveillée par le bruit des bombardements sur la banlieue sud ou sur Beyrouth, ou que je me lèverai le matin pour apprendre que l’armée israélienne est aux portes de Saïda.
Fatiguée, je suis fatiguée, même si je sais que je vis dans un endroit sûr. Je suis fatiguée de la guerre, fatiguée de me rendre régulièrement au Liban-Sud, fatiguée de penser à un avenir sans issue.
Accepter la défaite
Je suis surtout fatiguée d’entendre, au Liban-Sud, et de voir sur les médias sociaux des gens qui pensent qu’ils ont gagné malgré les milliers de morts et de blessés, malgré l’occupation israélienne de presque — jusqu’à présent — un dixième du territoire libanais ; des gens qui crient victoire alors que les villes et les villages du Sud sont détruits et que les drapeaux israéliens flottent à Bint Jbeil et sur le Beaufort.
Justement, ce Beaufort, je l’ai découvert en mai 2000, lorsque l’armée israélienne s’était retirée du Liban-Sud. Ce château fort, les vallées et les collines rondes et verdoyantes qui l’entourent, les fleurs des champs de toutes les couleurs qui poussent de part et d’autre de la route menant à Khiam et à Marjeyoun : j’en suis tombée amoureuse il y a vingt-six ans.
Je suis immensément triste pour le Liban, pour ceux qui ont perdu la vie, des êtres chers, leurs biens, leurs maisons, leurs villages. Je suis immensément triste pour ceux qui vivront encore longtemps sous des tentes, sans pouvoir rentrer chez eux.
Je suis surtout immensément triste pour moi et pour tous mes compatriotes opposés à la guerre, plongés dans une guerre qui n’est pas la leur et qui ne verront aucun miracle, surtout pas celui d’une milice pro-iranienne rendant les armes pour sauver sa propre communauté ou la terre qu’elle prétend défendre.
