« Ma mère, Yogada, a été blessée dans deux explosions, à Achrafieh, l’une le 30 mai 1988 et l’autre le 4 août 2020. Elle a péri des mois plus tard des suites de ses blessures et du traumatisme qu’elle a vécu », raconte Lara Hojaiban.
Certaines victimes de l’explosion du port de Beyrouth, survenue le 4 août 2020, n’ont jamais fait partie du décompte des morts du drame qui avait fait 255 tués et plus de 6500 blessés.
Blessés au cours de l’explosion et avancés en âge, ils ont péri au cours des mois qui ont suivi la troisième explosion la plus puissante après celles de Hiroshima et de Nagasaki.
Les parents de Lara Hojaiban, journaliste et employée d’une entreprise de consultance et de management à Achrafieh, Yagoda et Joseph, font partie de ceux-là.
« Qu’est-ce qui a changé dans ma vie depuis le 4 août 2020 ? Tout ! Ma vie s’est métamorphosée de fond en comble », lance Lara Hojaiban, qui habite non loin de l’hôpital saint Georges des orthodoxes, un secteur très touché par l’explosion.
Elle ajoute :« Pas un jour ne passe sans que je pense au 4 août 2020. Comment voulez-vous que j’oublie cette journéequand jusqu’à présent, six ans après l’explosion, je retrouve des bris de verre à la maison ? Ou quand je vois le portrait de la victime Diana Michel Khoury accroché au balcon de sa maison familiale, qui a été décapitée alors qu’elle conduisait sa voiture sur la route du port, accompagnée de ses deux enfants en bas âge ? »
Le mardi 4 août 2020, à 18h07, Lara Hojaiban se trouvait au quartier al-Saydé, à Achrafieh. «Je venais de monter dans ma voiture, et je n’avais pas encore démarré quand j’ai entendu la première déflagration. Il y a eu une pluie de bris de verres, ma voiture m’a protégée. J’ai pensé que l’explosion était beaucoup plus proche de moi qu’elle ne l’était vraiment. J’ai téléphoné à la maison pour rassurer mes parents, et c’est là que j’ai appris que ma mère était blessée », se souvient Lara.
« J’ai regardé autour de moi, c’était l’apocalypse », dit-elle, répétant la même phrase employée par des dizaines de milliers de témoins et de survivants de l’explosion du port de Beyrouth.
Avant de rentrer chez elle, elle emmène deux blessés à l’hôpital Rizk. Pour atteindre son appartement au sixième étage, il a fallu qu’elle emprunte les escaliers. Les portes de l’ascenseur, à chaque palier, étaient défoncées par le souffle de l’explosion, à l’instar de milliers d’immeubles situés dans les quartiers impactés de la ville.

Admise à l’hôpital le lendemain
Lara Hojaiban a marché sur les décombres pour arriver chez elle. « Il y avait du sang dans les escaliers. Je pensais que c’était le sang de ma mère mais en fait c’était celui des voisins », dit-elle, le regard dans le vide comme si elle repassait sous ses yeux les images d’un film invisible.
Une fois rentrée à la maison, elle trouve sa mère, Yagoda, âgée de 72 ans, cardiaque, assise sur un canapé. Elle souffrait de plusieurs blessures et avait les épaules, les côtes et le bassin brisés.
« J’ai appelé les secours à plusieurs reprises, en vain. A la Croix-Rouge, en notant l’adresse, mon interlocuteur m’a demandé si je me trouvais dans l’immeuble où il y a plein de cadavres ? Il parlait du bâtiment voisin », raconte-t-elle.
Les secours mettront 24 heures à arriver. « Il n’y avait plus de place dans les hôpitaux et la condition imposée par les ambulanciers pour transporter un blessé était d’avoir une chambre réservée à l’hôpital. Il n’y avait plus de place nulle part. J’ai menti, j’ai dit que ma mère est attendue à l’hôpital Notre Dame du Secours à Jbeil », raconte-t-elle.
Yogada Hojaiban était d’origine croate. Elle avait rencontré son mari Joseph en ex-Yougoslavie, durant les années soixante alors que ce dernier suivait des études d’architecture. Ils se sont mariés et elle est rentrée avec lui au Liban.
Yogada n’a pas quitté Achrafieh durant toute la guerre du Liban (1975-1990). Elle a été blessée, le 30 mai 1988 dans une explosion qui avait ciblé la permanence du parti Kataëb à Rmeil, non loin de chez elle.
« Elle s’est retrouvée à cette époque entre la vie et la mort. J’avais alors fait un vœu à la Sainte Vierge pour qu’elle me la garde, parce que mon frère et moi étions vraiment trop jeunes pour la perdre. Elle est morte 37 ans plus tard, des suites de l’explosion au port de Beyrouth », soupire Lara.
Suite à l’explosion du 4 août 2020, Yogada est restée trois jours à l’hôpital avant de rentrer dans une maison toujours endommagée par l’explosion. Elle a passé trois mois clouée sur une chaise roulante.


Ni femmes de ménages, ni infirmières
« Durant plusieurs jours, nous avons dormi sur les canapés du salon parce que les lits étaient couverts de bris de verre. Aucune femme de ménage n’était disponible parce que tout Beyrouth voulait de l’aide pour nettoyer les maisons », se souvient Lara.
« Il n’y avait ni ascenseur ni vitres. Les armoires ont été propulsées par le souffle de l’explosion et nos vêtements ont été déchirés par le verre brisé. Durant des semaines après l’explosion, je montais 32 étages par jour. Deux fois pour aller au bureau, situé au 10ème étage et deux fois pour monter à la maison au sixième étage. Ma mère avait besoin d’une piqure par jour, et, comme il n’y avait pas d’infirmières disponibles en cette période où elles étaient trop sollicitées, des milliers d’habitants de la ville étaient blessés et avaient besoin de soins à domicile, je devais quitter mon bureau au quartier de la Sagesse pour rentrer chez moi. Et, comme dans notre immeuble, il n’y avait plus d’ascenseur au travail »
« Quelques semaines plus tard, mon père a eu une infection aux yeux, causée par la poussière et le verre, qui s’était aggravée parce qu’il n’avait pas voulu nous en parler tant que sa femme était toujours en danger », ajoute-t-elle.
Yogada Hojaiban est décédée le 27 novembre 2021, quinze mois après l’explosion du port de Beyrouth. Son cœur a lâché, petit à petit. Son mari, âgé de 85 ans, était mort juste 40 jours avant elle.
Les derniers mois de la septuagénaire étaient jalonnés de nombreux soins. Elle a été hospitalisée à plusieurs reprises, et, comme les autres blessés du 4 août, n’a jamais bénéficié du soutien du gouvernement, précisément de celui du ministère de la Santé, martèle sa fille. « Une fois les blessés du 4 août sortis de l’hôpital, ils n’ont reçu aucun soutien du gouvernement, même si leurs blessures nécessitaient de nombreuses hospitalisations et interventions chirurgicales», martèle Lara Hojaiban.

Ne pas se taire
Les habitants affectés par l’explosion se sont trouvés livrés à eux-mêmes.« A part la Croix Rouge qui a versé aux familles impactées par l’explosion durant six mois 300 dollars américains, l’association Beit el Baraka qui a couvert le remplacement à chaque étage de la porte de l’ascenseur, et l’armée libanaise qui nous a versé l’équivalent de 1000 dollars comme indemnités, personne ne nous a aidés », déplore Lara. Elle note que « la cabine de l’ascenseur n’a pas été remplacée et celui-ci continue de tomber en panne, mais c’est mieux que rien car l’immeuble abrite de nombreuses personnes âgées qui ne peuvent pas prendre les escaliers », dit-elle.
Elle rappelle que cette catastrophe est survenue alors que la situation financière de centaines de milliers de Libanais se dégradait : « Notre argent était et reste toujours bloqué dans les banques. Mon père était ingénieur auprès de la municipalité de Beyrouth. Avec la dévaluation de la livre libanaise (suite à l’effondrement économique qui a commencé en 2019, ndlr), son assurance ne couvrait plus rien. »
« La restauration de l’appartement a coûté 40.000 dollars et jusqu’à présent je découvre qu’il y a encore des travaux à faire », note-t-elle.
« Le jour du décès de ma mère l’hôpital a refusé de me restituer son corps avant que je ne paie la somme de 10.000 dollars. Je ne les avais pas. Je me suis arrangée pour les échelonner en paiements mensuels durant de longs mois, en utilisant mon salaire et le peu d’économie que j’avais », se désole-t-elle.
Lara, membre actif du Comité des parents des victimes du 4 août, se rendra mardi à la marche commémorant l’explosion qui a détruit plusieurs quartiers de la ville. Elle veut que justice soit faite. « De nombreux parents de victimes ne participent plus à la marche ou aux activités que nous organisons. Ils n’y croient plus. Pas moi. Il ne faut pas se taire face à l’injustice », affirme-t-elle.

