« Il m’a fallu un peu plus de cinq ans pour comprendre que Lara ne reviendra plus, qu’elle ne se réveillera pas ». Najwa Hayek, qui fait beaucoup moins que ses 74 ans, est installée au salon de son appartement de la montée Akkaoui, à Achrafieh, l’un des quartiers les plus touchés par la double explosion provoquée par 700 tonnes de nitrate d’ammonium.
L’immeuble des années cinquante qui abrite l’appartement est bien robuste. Sa fille, Lara, aujourd’hui âgée de 47 ans, était à la maison au moment de l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020 à 18 :07. Elle est la seule blessée qui est restée, depuis, dans le coma.
« Je vais chez elle en week-end à l’hôpital de Bhannes (dans le Metn). Je lui fais sa manucure et sa pédicure et je lui enduis le corps de crème. La crème qu’elle aimait », raconte Najwa Hayek, qui travaille toujours dans une banque dans le quartier de Hamra, Beyrouth.
« Le 4 août 2020, j’étais encore au travail quand la ville a explosé. J’avais appelé Lara, elle était rentrée plus tôt du bureau, s’apprêtait à prendre son bain et voulait sortir. Après la déflagration, sur le groupe Whatsapp de la famille, j’ai appris que ma sœur, Abir, et son mari qui habitent l’immeuble du restaurant Laurice, à la rue Pasteur, ont été blessés. Ce sont les voisins qui m’ont téléphoné pour me dire que Lara a été touchée », dit-elle.
Une collègue emmène Najwa Hayek, à Achrafieh, jusqu’à la pharmacie Berty. Elle parcourt le reste de la distance à pied jusqu’à chez elle. « Je portais des talons et je marchais sur les bris de verre qui couvraient la rue. Jusqu’à présent je suis incapable de raconter ce que j’ai vu. C’était l’apocalypse. Au niveau de montée Dfouni, j’ai vu une femme que le souffle de l’explosion avait propulsée entre les fils électriques et qui appelait à l’aide. Arrivée sur le parvis devant mon immeuble, tout était détruit. Lara était chez les voisins d’au-dessous, installée sur une chaise. Elle avait la tête ensanglantée. Elle était atteinte au côté droit, mais elle pouvait encore parler, elle n’avait pas encore perdu connaissance », raconte-t-elle.

Comme des troupeaux qu’on venait d’abattre
Quand elle voit sa fille dans cet état, Najwa Hayek court sur les décombres et le verre brisé qui jonchent le parvis de l’immeuble, essayant d’arrêter une voiture pour l’amener à l’hôpital. Une camionnette s’arrête. Le chauffeur transportait le corps sans vie d’une femme. « Nous avons porté Lara sur sa chaise et nous l’avons mise dans la camionnette. Il était impossible d’aller vers le nord ou l’est, et tous les hôpitaux d’Achrafieh étaient inaccessibles. Le chauffeur m’a prévenue que toutes les routes étaient bloquées. Nous nous sommes dirigés vers Hamra (vers l’ouest). Il n’y avait plus de place dans les hôpitaux Khoury et Trad. Nous sommes arrivés à l’hôpital de l’Université américaine (AUBMC), les blessés et les morts étaient partout comme des troupeaux qu’on venait d’abattre. Nous avons descendu Lara du camion. Toujours sur sa chaise, elle m’a dit qu’elle voulait vomir. Elle a rendu du sang noir », dit-elle.
Najwa Hayek a réussi à faire admettre sa fille à l’hôpital, alors que son fils Elie, a pu faire soigner sa tante et son mari, légèrement blessés, dans un hôpital du Kesrouan (bien plus au nord). Il ira à l’hôpital américain pour voir sa mère sur le parvis de l’établissement. Il rentre à l’hôpital, cherche sa sœur, parcourant de nombreux étages avant de la retrouver inconsciente sur un lit.
« Les médecins lui ont dit qu’elle avait fait un arrêt cardiaque de dix minutes », raconte la septuagénaire.
Najwa retrouve sa sœur Abir chez une voisine qui habite non loin de l’église saint Antoine des maronites, faisant face aux silos du port, détruits par l’explosion qui avait eu lieu dans le hangar numéro 12 dans leur proximité. Il était presque minuit quand Elie ramène les trois femmes chez lui à Dik el-Mehdi, dans le Metn, au nord de Beyrouth. Il ne dit rien à sa mère de l’état de sa sœur, attendant le lendemain pour lui annoncer la nouvelle, sur le chemin de l’hôpital.
« Durant cinq ans, je n’ai voulu entendre personne. J’ai refusé d’y croire. Je me disais que je suis sa mère et que je sais mieux que quiconque qu’elle va s’en sortir. J’étais persuadée que ma fille se réveillera. Nous avons passé deux mois à l’AUBMC. Je dormais chez elle tous les soirs. Je me rendais le matin de l’hôpital au bureau. Ensuite, nous l’avons transporté à Bhannès. J’ai dormi chez elle tous les week-end, jusqu’en 2024. Puis, le personnel hospitalier m’a dit que ça serait désormais impossible », raconte-t-elle.

Prise en charge exceptionnelle du ministère de la Santé depuis décembre dernier
« Quand je suis avec elle, je passe mon temps à lui parler, à lui tenir la main, lui caresser les cheveux. Jusqu’à il y a quelques mois, je croyais toujours qu’elle se réveillera. Je disais à tout le monde, que quand je lui parle elle me regarde parfois et que parfois elle me sert la main. Mais là je sais que c’est fini. Je sais que si elle est encore en vie c’est parce qu’elle est jeune et en bonne santé. Parce qu’elle a le cœur, les poumons et les reins robustes. Au tout début, l’un des médecins m’avait montré une radiographie de son cerveau, tout petit, tout desséché parce qu’elle avait trop saigné. C’est maintenant que j’ai compris. »
En Octobre 2020, quand Lara a été déchargée de l’AUBMC, ses parents – comme tous les blessés qui ont nécessité de longs soins – se sont mis à payer les factures hospitalières. L’Etat et le ministère de la Santé n’ont couvert que la première hospitalisation et ne les ont pas reconnus comme des blessés d’une catastrophe – qui aurait pu être évitée – ou de guerre à l’instar de tous les blessés du Liban-sud et de la Békaa qui sont soignés gratuitement à vie.
C’est la mère de Lara Hayek, son frère, des associations, le rassemblement des familles des victimes du port de Beyrouth, l’entreprise où elle travaillait et des amis qui ont cotisé pour payer la facture hospitalière afin qu’elle reste en vie.
« Le 20 décembre dernier, pour le 47ème anniversaire de Lara, Neemat Aoun, l’épouse du chef de l’Etat est venue à l’hôpital et nous a annoncé qu’à la demande de son mari, l’hospitalisation de Lara sera prise en charge par l’Etat libanais », raconte Najwa Hayek.
La septuagénaire, qui a perdu son mari en 2019 des suites d’une maladie, ne croit pas que justice sera faite. Elle dit que cette épreuve a renforcé sa foi en Dieu mais aussi sa solitude.

