La cérémonie qui célèbre la presse indépendante s’est tenue au Palais Sursock
«Notre rassemblement aujourd’hui et la remise du prix Samir Kassir constituent une preuve que rien ne peut tuer la liberté d’expression, que Samir Kassir est toujours vivant et que, bien au contraire, c’est Bachar el-Assad qui est mort.» C’est par ces termes, à la tribune, que le lauréat du prix des étudiants et du prix du reportage audiovisuel, Antoni Barakat, s’est adressé aux personnalités et aux journalistes présents à la 21e édition du Prix Samir Kassir pour la liberté de la presse, organisée dans les jardins du Palais Sursock, à Beyrouth, par la Délégation de l’Union européenne au Liban et la Fondation Samir Kassir.
Financé par l’Union européenne, ce prix est reconnu à l’échelle internationale comme une distinction majeure en matière de liberté de la presse et comme la récompense journalistique la plus prestigieuse au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et dans le Golfe. Depuis 2006, la cérémonie se tient chaque année pour commémorer Samir Kassir, journaliste éditorialiste et historien libanais, assassiné le 2 juin 2005 à Beyrouth, alors qu’il venait de sortir de chez lui, et célébrer sa vie, ses valeurs et son combat intellectuel et professionnel, non seulement pour le Liban, mais pour tout le Moyen-Orient.
Cette année, à cause de la guerre, la cérémonie, qui se tient habituellement en juin, a été ajournée de trois mois. Ouvert aux journalistes professionnels originaires de 18 pays d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et du Golfe, le concours a mobilisé 300 journalistes originaires d’Algérie, d’Égypte, d’Irak, de Jordanie, du Liban, de Libye, du Maroc, de Palestine, de Syrie, de Tunisie et du Yémen. Les candidatures se sont réparties entre 66 articles d’opinion, 194 articles d’investigation et 40 reportages audiovisuels d’information.
Six lauréats
Dans la catégorie de l’article d’opinion, deux lauréats ex æquo ont été récompensés: Ahmad al-Agha, de Palestine, pour son article intitulé La tente, publié sur Raseef22, le 23 février 2026. L’article relate la transformation du quotidien, à la suite des déplacements provoqués par la guerre à Gaza, passant d’une vie ordinaire à la maison à une vie sous une tente. La deuxième lauréate est Fatima Ahmad, une Kurde de Syrie. Dans son article intitulé Graines de haine, moisson de blessures, publié sur Sot-Sy, elle examine comment la langue et les identités multiples deviennent des prétextes à l’accusation de trahison et à l’exclusion.
Dans la catégorie de l’article d’investigation, deux lauréats ex æquo ont été distingués: Mariya Talal al-Samarrai, d’Irak, pour son enquête intitulée Ne buvez pas de l’eau avant de sortir… À la recherche de toilettes pour femmes en Irak, publiée sur Jummar, et Ali al-Ibrahim et Mais Katt, tous deux Syriens, pour leur enquête intitulée Les enfants volés de Syrie, publiée par l’Unité syrienne de journalisme d’investigation (SIRAJ), en collaboration avec Lighthouse Reports, The Observer, BBC Eye, Der Spiegel, Trouw, Women Who Won the War, Sowt et al-Joumhouria. L’enquête révèle comment le régime d’Assad a dissimulé des centaines d’enfants de détenus dans des foyers d’accueil, avec la participation d’institutions publiques et la complicité ou l’inaction d’organisations internationales de protection de l’enfance, alors que le sort de nombre de ces enfants demeure inconnu.



Dans la catégorie du reportage audiovisuel d’information, Antoni Barakat du Liban a été récompensé pour son reportage intitulé Les deux prisons de Roumieh, diffusé sur la plateforme Naqd Media. Ce reportage dévoile les inégalités de classe, la corruption et les privilèges qui façonnent la vie dans la prison de Roumieh, au Liban, ainsi que les dangers liés à la présence d’une section pour mineurs au sein d’un établissement pénitentiaire pour adultes. Antoni Barakat a également remporté le Prix des étudiants, une distinction spéciale décernée par un jury d’étudiants en journalisme et en communication issus d’universités libanaises.
Le jury indépendant était composé de sept membres issus de pays arabes et d’États membres de l’Union européenne: Alex Rowell (Royaume-Uni), auteur et rédacteur au magazine New Lines et représentant de la Fondation Samir Kassir au sein du jury; Hanene Zbiss (Tunisie), journaliste d’investigation, vice-présidente du Conseil de la presse tunisien et lauréate du Prix Samir Kassir pour la liberté de la presse en 2014; Daisy Mohr (Pays-Bas), correspondante au Moyen-Orient pour le radiodiffuseur public néerlandais NOS; Aida al-Kaisy (Irak), fondatrice et rédactrice en chef de la plateforme irakienne Jummar; Farea al-Muslimi (Yémen), chercheur associé à Chatham House et fondateur du Centre de Sanaa pour les études stratégiques; Monika Borgmann (Allemagne), cinéaste et directrice d’UMAM; et Nabil Wakim (France), journaliste au Monde.
«Les champions de la liberté»
Lors de la cérémonie, l’ambassadrice de l’Union européenne au Liban, Sandra De Waele, a déclaré: «Depuis vingt et un ans, le Prix Samir Kassir témoigne de l’engagement constant de l’Union européenne en faveur de la liberté de la presse. Un engagement qui va bien au-delà des frontières de l’Europe et que nous portons avec la même conviction ici, dans cette région, comme partout dans le monde. Parce que la liberté de la presse est essentielle. Elle permet aux citoyens d’être informés, de comprendre les décisions prises en leur nom et de demander des comptes à ceux qui exercent le pouvoir. Elle est l’un des fondements de toute société libre et démocratique.»
De son côté, Malek Mrowa, président de la Fondation Samir Kassir, a souligné: «Les journalistes de cette région ont besoin d’un espace qui met leur travail en lumière, protège leurs valeurs professionnelles et permet à leurs récits de franchir les frontières. Ce prix a créé l’occasion d’une rencontre annuelle qui va au-delà de la remise des distinctions. Il est devenu un rendez-vous pour un journalisme qui fait de la liberté une identité commune, de la rigueur une prise de position et de l’indépendance une condition de la confiance.»


Prenant la parole, Ayman Mhanna, directeur exécutif de la Fondation Samir Kassir, a souligné: «Les mots sont importants, et c’est pourquoi le journalisme l’est aussi. Les attaques contre la presse sont devenues plus insidieuses. Les journalistes peuvent être tués, et ils peuvent aussi être réduits au silence lorsqu’ils sont qualifiés de terroristes ou de mercenaires. Quand une enquête se transforme en complot, une question en contre-attaque, une source en accusation, et quand la méfiance s’installe, tous les récits ne se valent plus.» Et d’ajouter: «Tout journaliste qui continue à travailler après une campagne de diffamation et tout média qui refuse de devenir de simples organes de relations publiques sont des champions de la liberté.»

