Jouer les Cassandre ne sert plus à grand-chose. Sinon à tenter d’anesthésier le peu d’entre nous qui s’estime encore — à tort — assez lucide pour jauger la gravité de l’abîme dans lequel nous nous sommes tous précipités, tête la première.
L’enfer, nous y sommes.
Ce mélange sourd et acre de Gaza, du Soudan, de tous les conflits sans fin et mille fois oubliés, auquel viennent s’ajouter les relents nauséabonds d’une guerre civile, bien locale cette fois.
Une guerre sans nom, sans visage, menée à notre insu. À l’insu de ceux qui n’ont rien demandé à personne. À l’insu de ceux qui n’espéraient rien d’autre qu’une capitale dans laquelle vivre ne serait pas l’équivalent d’une souffrance sans nom et sans fin. À l’insu de ceux qui pensaient qu’un jour, enfin, ils pourraient vivre dignement du fruit de leur labeur. À l’insu de ceux qui ne s’intéressent pas à la politique, qui n’ont jamais voulu prendre fait et cause pour un quelconque parti politique. Ceux qui, naïvement, pensaient que leur foi en l’humain, leur droiture, suffiraient à survivre tranquillement, sans bruit mais aussi sans drame.
Mais ceux-là aussi sont coupables.
Moi aussi, je suis coupable.
Nous sommes tous coupables de cet immobilisme complaisant qui a accompagné les quelques années pendant lesquelles « les choses » allaient bien.
De ces moments où l’on a refusé de voir que, justement, « les choses » n’allaient pas bien.
Nous les avons écoutés, nous les avons crus. Nous avons voté pour eux encore, encore et encore, jusqu’à la nausée. Car les « nouveaux » ne sauraient pas faire. Car « les autres » nous mangeraient. Car « la situation » ne le permettait pas.
Nous avons voté pour eux encore et encore, en espérant que les mêmes causes produiraient, cette fois-ci, des résultats différents.
Pourquoi ?
Parce que nous n’avons pas le courage d’imaginer, ne serait-ce qu’une seule seconde, un avenir meilleur. Un avenir défait de nos boulets, de nos chaînes. De ces schémas qui se répètent à l’infini, imprégnés jusqu’à la moelle de notre syndrome de Stockholm.
Alors voilà.
L’enfer, nous y sommes.
Au-delà de cette peine ineffable qui nous hante tous dans notre libanité, tant sur le territoire libanais qu’à l’étranger, au-delà de cette peine intangible mais si réelle, il y a aussi cet effarant sentiment de désespoir.
Nous nous noyons dans la plus grande des souffrances, chaque jour un peu plus, dans une guerre qui nous oppose à notre pire ennemi.
Un ennemi glacé, sanguinaire, sans une once d’humanité.
En face ?
Il y a nous, d’abord. Mais nous ne comptons pas dans l’équation. Car en face, tout en haut, au sommet de notre pyramide, il y a surtout une brochette de seigneurs de guerre à qui cette guerre ne déplaît pas vraiment.
Une brochette de seigneurs de guerre sans la moindre pitié pour tout ce qui ne relève pas, directement ou indirectement, de leurs intérêts propres.
Il y a cette brochette de seigneurs de guerre rodés à l’exercice du pouvoir, pour qui l’État a toujours été un concept farfelu. Car tous, sans exception, se sont attelés à le démanteler pièce par pièce.
Et ce sont ces mêmes hommes qui sont censés nous éviter de sombrer dans les méandres d’une guerre civile sans nom, qu’ils ont savamment orchestrée durant des années ?
Ce sont eux qui vont consolider l’État libanais pour le rendre capable de réaliser l’irréalisable, à savoir réintégrer le Hezbollah au sein de l’État ?
Les capitales occidentales, Washington en tête, ne le savent que trop bien. Elles savent à qui elles ont affaire. Elles sont conscientes qu’elles ne demandent rien de moins qu’un miracle impossible lorsqu’elles somment le gouvernement libanais de s’imposer sur le terrain.
Les capitales occidentales le savent parfaitement. Et ce coup de fil de Donald Trump au Hezbollah, dont Washington et Israël n’en finissent pas d’annoncer l’anéantissement, constitue sans doute le coup de grâce porté à l’espoir d’un futur État libanais capable de s’assumer. Cet ennemi jure des Etats-Unis, terroriste, infréquentable et imprévisible, seul interlocuteur crédible au Liban…
Car, en réalité, de Washington à Tel-Aviv, en passant par Téhéran et Damas, qui veut vraiment d’un État libanais?
