Sylviane ZEHIL, aux Nations unies – Les chiffres avancés par l’agence sont révélateurs : plus de 1,2 million de personnes ont été déplacées, dont 620 000 femmes et filles. Cette réalité transforme profondément la nature de la crise, en accentuant les risques de violences, d’exploitation et de privation de soins.
Depuis Beyrouth, lors d’une visioconférence avec les correspondants accrédités aux Nations unies, la directrice régionale pour les États arabes de l’UNFPA, Leyla Baker, a dressé un constat d’une rare gravité sur la situation au Liban, quelques semaines après le début d’une nouvelle phase du conflit. Son intervention, dense et marquée par des observations de terrain, met en lumière le rôle crucial de l’agence onusienne spécialisée dans la santé reproductive, tout en soulignant l’ampleur des besoins et l’insuffisance dramatique des moyens disponibles.
Une agence clé au cœur de la réponse humanitaire
L’UNFPA, agence des Nations unies chargée des questions de population, de santé sexuelle et reproductive et de protection contre les violences basées sur le genre, joue un rôle central dans les crises humanitaires. Au Liban, son mandat prend une dimension particulièrement critique dans un contexte où les infrastructures sanitaires sont fragilisées et où les populations déplacées augmentent rapidement. « Aujourd’hui, cette stabilité fragile […] est sous une pression immense après plus d’un mois d’agression dévastatrice contre le pays », a déclaré Leyla Baker, décrivant un environnement où les besoins humanitaires dépassent largement les capacités existantes.
Dans ce contexte, l’UNFPA concentre son action sur l’accès aux soins essentiels pour les femmes et les filles, notamment les services de santé maternelle, la prise en charge des violences sexuelles et le soutien psychosocial. L’agence travaille en étroite coordination avec les autorités libanaises et un réseau de partenaires locaux, afin de maintenir un minimum de services dans un système sous pression extrême.
Une crise humanitaire à forte dimension genrée
L’un des éléments centraux du diagnostic posé par l’UNFPA concerne l’impact disproportionné du conflit sur les femmes et les filles. « Les femmes et les filles supportent un fardeau sans précédent et intolérable », a insisté Leyla Baker. Les chiffres avancés par l’agence sont révélateurs : plus de 1,2 million de personnes ont été déplacées, dont 620 000 femmes et filles. Cette réalité transforme profondément la nature de la crise, en accentuant les risques de violences, d’exploitation et de privation de soins.
Sur le terrain, les équipes de l’UNFPA constatent une dégradation rapide des conditions de vie. Les abris de fortune sont surpeuplés, l’intimité est inexistante et les besoins en soins spécifiques, notamment pour les femmes enceintes, deviennent critiques. « Des femmes enceintes m’ont parlé de leur recherche désespérée de soins […] ou d’accouchements dans des abris sans soutien ni intimité », a rapporté la responsable onusienne.
Un système de santé en voie d’effondrement
L’UNFPA opère dans un environnement où le système de santé est directement affecté par le conflit. Plus de 90 incidents ont visé des infrastructures médicales, des ambulances ou du personnel de santé au cours du dernier mois. Plusieurs établissements ont dû fermer, y compris des maternités, réduisant drastiquement l’accès aux soins pour les populations les plus vulnérables. « Ce ne sont pas de simples statistiques. Ce sont de graves violations du droit international humanitaire », a dénoncé Leyla Baker.
Dans ce contexte, l’agence a déployé des unités mobiles de santé reproductive, mobilisé des sages-femmes et renforcé la présence de travailleurs sociaux dans les abris. Elle distribue également des kits d’hygiène et des kits pour nouveau-nés, tout en cherchant à maintenir des chaînes d’approvisionnement médicales, notamment grâce à des ponts aériens humanitaires.
Des besoins urgents pour 13 500 femmes enceintes déplacées
La situation des femmes enceintes constitue l’une des préoccupations majeures de l’UNFPA. L’agence estime que 13 500 femmes enceintes ont été déplacées, dont 1 700 dans le sud du Liban sont privées de soins maternels essentiels. Environ 200 accouchements sont attendus dans les prochaines semaines, souvent sans assistance qualifiée. Cette réalité illustre la fragilité extrême du système de prise en charge et les risques accrus de mortalité maternelle et néonatale. Dans de nombreux cas, les accouchements ont lieu dans des conditions précaires, sans équipements ni soutien médical adéquat.
Un financement insuffisant face à l’ampleur de la crise
Malgré l’urgence, l’UNFPA se heurte à un manque de financement critique. Son appel d’urgence de 12 millions de dollars n’est financé qu’à hauteur de 12 %, ce qui limite considérablement sa capacité d’intervention. « Chaque jour d’inaction coûte des vies », a averti Leyla Baker, précisant que, sans soutien immédiat, les services essentiels pourraient être interrompus d’ici la mi-avril, affectant plus de 225 000 femmes et filles. Ce sous-financement intervient alors même que les besoins explosent, créant un décalage dangereux entre les capacités de réponse et la réalité du terrain.
Une crise au-delà de l’humanitaire
Au-delà des aspects opérationnels, l’UNFPA inscrit cette crise dans une dimension plus large. « Il ne s’agit pas seulement d’une crise humanitaire – c’est une crise de l’humanité », a affirmé Leyla Baker. Elle a dénoncé les attaques indiscriminées, les violations du droit international humanitaire et les atteintes à la souveraineté du Liban, appelant à une réponse fondée sur les principes de droit, de dignité et de responsabilité. Dans ce contexte, l’agence insiste sur la nécessité de placer les femmes et les filles au centre des politiques de réponse, non seulement comme bénéficiaires, mais aussi comme actrices essentielles de la résilience et de la reconstruction.
Un appel à l’action immédiate
Malgré les conditions extrêmes, les équipes de l’UNFPA continuent d’opérer sur le terrain, souvent au péril de leur sécurité. La directrice régionale a elle-même évoqué un incident survenu lors de sa mission, lorsqu’un éclat d’obus a frappé un véhicule de son convoi en pleine journée, dans une zone densément peuplée. Face à cette réalité, son message se veut sans équivoque : « Le courage seul ne peut sauver des vies – seule l’action peut le faire ».
Et de conclure par un appel pressant à la communauté internationale : « Les femmes et les filles du Liban ne peuvent pas attendre. Elles ont besoin de protection. Elles ont besoin de justice ».
Dans un pays déjà fragilisé par des crises successives, l’UNFPA apparaît aujourd’hui comme l’un des derniers remparts pour préserver un accès minimal aux soins et à la dignité, alors que le temps, lui, s’accélère dangereusement.
