Quinze anciens présidents de l’Assemblée générale de l’ONU tirent la sonnette d’alarme face à une escalade « hors de contrôle » au Moyen-Orient. Dans une lettre d’une rare fermeté, ils dénoncent des violations du droit international et appellent l’Organisation à agir d’urgence pour éviter un basculement aux conséquences potentiellement irréversibles.
Sylviane Zéhil, de New York – Une lettre d’une rare gravité dénonce une escalade « hors de contrôle », des violations majeures du droit international et met en garde contre un basculement global aux conséquences potentiellement irréversibles.
Dans un geste rare et politiquement significatif, le Conseil des présidents de l’Assemblée générale des Nations unies (UNCPGA) a adressé une lettre urgente à la présidente de la 80e session de l’Assemblée générale, Annalena Baerbock, au président du Conseil de sécurité pour le mois de mars 2026, Michael G. Waltz, et au secrétaire général António Guterres, appelant à une mobilisation immédiate de l’Organisation face à l’escalade dramatique au Moyen-Orient.
Portée par son président, S.E. Sheikh Nassir Abdulaziz Al-Nasser, ancien président de la 66e session de l’Assemblée générale, et soutenue par quinze anciens présidents de l’Assemblée générale, cette initiative constitue bien plus qu’un appel : elle sonne comme une mise en accusation implicite de l’inertie diplomatique internationale.
« Le conflit a dépassé la région »
Dès les premières lignes, le ton est grave. Les signataires expriment leur « profonde inquiétude face à un conflit au Moyen-Orient dont la dynamique échappe désormais à toute maîtrise, aux dangers d’escalade rapide qu’il fait peser sur la paix et la sécurité internationales, ainsi que sur la prospérité et le bien-être mondiaux ». « Le conflit a atteint un point où ses conséquences dépassent largement la région », préviennent-ils, soulignant une bascule stratégique majeure.
Les frappes contre les infrastructures énergétiques, les tensions autour du détroit d’Ormuz et les perturbations des routes maritimes ne sont plus seulement des symptômes d’une guerre régionale : elles redessinent les équilibres mondiaux. « Une situation volatile aux répercussions géopolitiques et géoéconomiques majeures » est en train de s’installer, alimentant « une crise énergétique croissante » et des effets en cascade sur les marchés, les chaînes d’approvisionnement et le coût de la vie à l’échelle planétaire.
« De graves violations de la Charte des Nations unies »
Le diagnostic juridique est d’une fermeté rare. Les anciens présidents dénoncent explicitement : « Les hostilités en cours constituent de graves violations de la Charte des Nations unies et du droit international. » Ils rappellent le cœur du système international : « l’interdiction de la menace ou de l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État ».
Mais la dénonciation va plus loin. « L’ampleur et la nature des attaques […] visant les centres de population civile et les infrastructures critiques, en particulier les installations énergétiques et hydrauliques, déstabilisent l’ensemble du Moyen-Orient et mettent en danger des millions de civils. » Derrière cette formulation, c’est l’architecture même du droit international qui apparaît fragilisée.
Le spectre d’une escalade incontrôlable — jusqu’au risque nucléaire
Le cœur du message repose sur une lecture juridique sans ambiguïté. Les hostilités en cours sont qualifiées de « graves violations de la Charte des Nations unies et du droit international », notamment du principe fondamental interdisant « la menace ou l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État ».
Les attaques contre les civils et les infrastructures critiques — « en particulier les installations énergétiques et hydrauliques » — sont également dénoncées comme des facteurs de déstabilisation majeure, mettant « des millions de vies civiles en danger ».
Le passage le plus alarmant de la lettre concerne la dynamique actuelle du conflit. Les signataires se disent « alarmés par l’escalade rapide des hostilités » et pointent des « menaces et ultimatums » susceptibles d’entraîner « de graves erreurs de calcul ».
Le diagnostic est brutal : « La trajectoire actuelle du conflit exige une intervention diplomatique urgente avant que les événements n’échappent à tout contrôle. » Plus inquiétant encore, ils évoquent explicitement « des risques nucléaires », une référence rarissime dans ce type de communication collective, qui traduit le degré extrême de préoccupation.
Une ONU sommée de sortir de sa paralysie
Au-delà de l’analyse, la lettre prend des accents de réquisitoire. « En ce moment critique, la communauté internationale n’a pas encore pleinement utilisé les outils disponibles dans le cadre de la Charte des Nations unies », dénoncent-ils. La formule est lourde de sens : elle vise directement les mécanismes onusiens et, en filigrane, les blocages politiques qui paralysent leur activation.
Les signataires vont plus loin : « Nous sommes particulièrement préoccupés par le manque sérieux d’efforts diplomatiques », une critique explicite visant à la fois les parties au conflit, les Nations unies et la communauté internationale dans son ensemble.
Une feuille de route pour éviter l’irréversible
Face à ce qu’ils perçoivent comme un moment de bascule, les anciens présidents ne se contentent pas d’alerter : ils tracent une véritable feuille de route diplomatique.
Ils appellent notamment :
- à l’activation de l’article 99 de la Charte par le secrétaire général pour convoquer d’urgence le Conseil de sécurité au niveau ministériel ;
- à une session d’urgence de l’Assemblée générale sous le mécanisme « Union pour le maintien de la paix » ;
- au lancement d’une initiative diplomatique fondée sur l’article 33, avec un envoyé personnel de haut niveau chargé de la médiation ;
- à la préparation d’une conférence internationale globale sur la paix et la sécurité au Moyen-Orient.
Ils rappellent avec insistance que ce processus est déjà inscrit dans l’histoire onusienne :
« Nous rappelons la résolution 598 (1987) […] qui devrait être mise en œuvre. »
Une alerte d’anciens chefs du multilatéralisme
La force de cette lettre tient aussi à l’identité de ses signataires. Quinze anciens présidents de l’Assemblée générale, issus de différentes régions et périodes, se sont associés à cet appel :
Han Seung-soo (56e session), Maria Fernanda Espinosa (73e), Jan Kavan (57e), Jan Eliasson (60e), Srgjan Kerim (62e), Joseph Deiss (65e), Vuk Jeremic (67e), Mogens Lykketoft (70e), Peter Thomson (71e), Tijjani Muhammad-Bande (74e), Volkan Bozkir (75e), Abdulla Shahid (76e), Csaba Korosi (77e), Dennis Francis (78e).
Cette mobilisation transversale confère au texte une légitimité institutionnelle rare, presque collégiale, qui dépasse les clivages géopolitiques habituels.
Une critique frontale de l’inaction
Le message est d’une clarté implacable : « Le monde attend des Nations unies non seulement qu’elles réagissent aux conflits, mais aussi qu’elles empêchent qu’ils ne dégénèrent en catastrophe. » Derrière cette formule, c’est l’avenir même du multilatéralisme qui est en jeu. Car ce que disent, en creux, ces anciens présidents, c’est qu’à défaut d’un sursaut immédiat, la crise actuelle pourrait marquer non seulement un point de rupture régional, mais aussi un moment de vérité pour les Nations unies, confrontées à leur capacité — ou leur incapacité — à remplir leur mandat fondateur.
