Israël occupe désormais le sud de notre Liban. Il y a des douleurs que les mots n’atteignent pas. Celle-ci en fait partie. Une blessure brute, brûlante, ouverte, un sentiment de viol de la terre, de l’histoire, de l’intime… de profanation impossible à décrire. Et dans ce fracas, une question suspendue : qui nous entend encore, qui compatit vraiment ?
Faut-il mériter l’empathie ? La conditionner à des analyses politiques simplistes ou à un choix de camp ? Réduire notre souffrance à une équation partisane est non seulement toxique, mais profondément indécent. La compassion semble aujourd’hui négociable, filtrée à travers le prisme des camps et des calculs. Comme si notre humanité devait se justifier. Comme si l’on pouvait ranger des vies, des communautés entières, à l’ombre des agissements des partis politiques, quels qu’ils soient.

Est-ce que cela change la réalité ? Non. La réalité, elle, ne négocie pas. Elle vit dans les villages du Sud, dans les cœurs serrés de ses habitants — chiites, sunnites, chrétiens, druzes — unis dans une même peur, une même attente, une même fatigue. La réalité, c’est nous. Les habitants du Sud. Nous qui sommes dans les rues, nous qui dormons dans les voitures, ou accueillis par des proches, nous qui sommes restés chez nous, bravant tous les dangers, nous qui sommes à des milliers de kilomètres. Nous sommes une population prise en étau, habitée par une angoisse que les raccourcis intellectuels refusent d’entendre. Une angoisse étouffée par l’ignorance, nourrie par l’indifférence, amplifiée par un silence assourdissant.
Oui, ce silence, plus violent, plus pesant encore que le bruit des bombes qui s’abattent sur nos maisons, sur les tombes de nos pères, de nos bien-aimés, sur notre mémoire. Un silence qui sera en tous points, plus durable que leur écho.
Wajed Ramadan: Avec près de 25 ans d’expérience en journalisme et comme ex-porte-parole du Tribunal spécial pour le Liban, Wajed Ramadan met sa voix au service de la justice et de l’information. Elle vit depuis dix ans aux Pays-Bas.
