Pendant que Washington affronte Téhéran, le Moyen-Orient se fracture dans un grand fracas. Le Liban en est l’une des premières victimes.
Retour au printemps 2025. L’Arabie saoudite se retrouve dans une situation inédite : sommée par Washington de geler le dialogue engagé avec Téhéran, tout en devant contenir les Houthis au Yémen — ces mêmes Houthis que ce dialogue avait commencé à apaiser. Alors que Riyad avait fait le pari d’une désescalade régionale, les États-Unis lui demandaient d’y renoncer au nom d’une stratégie dont le royaume n’était pas l’auteur. Ce dilemme illustre bien ce que la récente décision américaine produit au-delà de sa cible immédiate : en visant l’Iran, Washington bouscule des équilibres fragiles, contraint des pays tiers à des choix qu’ils n’auraient pas faits d’eux-mêmes et assume ces effets collatéraux comme le prix de sa stratégie.
Pour comprendre pourquoi cette mécanique produit de tels effets, l’observation des faits ne suffit pas. Il faut aussi mobiliser les théories des relations internationales, non comme de simples abstractions académiques, mais comme des grilles de lecture permettant de saisir la logique profonde des acteurs. Deux traditions dominent ce débat : le libéralisme et le réalisme. Les libéraux — Keohane, Nye — estiment que la stabilité repose sur la coopération et les institutions. Lorsque ces garde-fous disparaissent, ce sont généralement les États les plus fragiles qui en paient le prix. Les réalistes — Morgenthau, Waltz, Mearsheimer — considèrent au contraire que les États poursuivent avant tout leurs intérêts de puissance dans un système international dépourvu d’arbitre. Donald Trump s’inscrit clairement dans cette seconde tradition, même si sa manière de manier le rapport de force fait débat jusque parmi les réalistes eux-mêmes. L’enjeu n’est pas ici de juger sa doctrine, mais de comprendre ses effets sur les pays qui en subissent les contrecoups. Aucun ne l’illustre mieux que le Liban.
Les frappes israéliennes ont militairement affaibli le Hezbollah, mais démanteler une organisation qui détient une part du pouvoir étatique ne se fait pas par les armes seules.
Le Liban, cas d’école d’un État pris en étau
Le Liban concentre toutes les contradictions que la stratégie de Trump exacerbe aujourd’hui dans la région. Depuis des décennies, il n’est pas tant un État souverain qu’un terrain de compétition entre puissances extérieures — Iran, Israël, Arabie saoudite, Syrie — dont les intérêts s’affrontent sur son territoire, sans que Beyrouth ait réellement les moyens d’arbitrer.
La guerre de l’automne 2024 a porté cette réalité à son paroxysme. Les frappes israéliennes ont militairement affaibli le Hezbollah, mais démanteler une organisation qui détient une part du pouvoir étatique ne se fait pas par les armes seules. Économie en ruines, reconstruction paralysée, classe politique bloquée : le Liban se retrouve otage de ses propres fractures autant que des tensions régionales qui les nourrissent.
La FINUL incarne à elle seule cette impasse. Déployée au Liban-Sud depuis 1978, et renforcée par la résolution 1701 après la guerre de 2006, elle n’a empêché ni le réarmement massif du Hezbollah, ni ses attaques contre Israël, ni les frappes israéliennes qui ont suivi. Quarante-cinq ans de présence multilatérale n’ont pas modifié l’essentiel : les rapports de force restent dictés par les intérêts des acteurs.
Pour les réalistes, c’est la preuve que les institutions internationales ne transforment pas les rapports de force. Elles peuvent les encadrer ou les ralentir, mais n’en changent pas la nature profonde. Les libéraux rétorquent que, sans la FINUL — dont le mandat doit s’achever fin décembre 2026, avec un retrait annoncé des Casques bleus « de façon organisée et en toute sécurité » — les conflits auraient sans doute été plus fréquents et plus meurtriers. Le débat reste ouvert, même si la situation actuelle du Liban ne plaide guère pour un optimisme institutionnel.
Face à l’Iran, Israël se défend; Entre les deux, le Liban subit…
Impossible de comprendre la situation libanaise sans aborder la question israélienne dans sa dimension la plus fondamentale : celle de la survie d’un État. Depuis des décennies, Israël subit les attaques du Hezbollah depuis le territoire libanais, une organisation financée et soutenue par l’Iran. Ce dernier refuse toujours de reconnaître l’existence d’Israël, dont l’élimination reste un objectif constant, comme en témoigne le compte à rebours installé au cœur de Téhéran.
Le Liban se retrouve pris au piège : trop faible pour s’affranchir de cette confrontation, mais trop stratégique pour en être épargné
Après le 7 octobre 2023, cette dimension existentielle est devenue le prisme à travers lequel Tel-Aviv interprète chaque évolution régionale. Elle explique aussi pourquoi Washington considère désormais le soutien à Israël comme un principe non négociable — une position qui, en retour, rigidifie l’ensemble de la mécanique diplomatique.
Les libéraux reconnaissent la légitimité de cette sécurité existentielle, mais estiment qu’une normalisation régionale adossée à une perspective crédible pour les Palestiniens affaiblirait le Hezbollah en privant l’Iran d’un puissant levier de légitimation. Les réalistes répondent que l’Iran ne combat pas Israël uniquement par idéologie, mais parce que sa disparition servirait ses intérêts de puissance — et que seul un rapport de force dissuasif peut contenir cette menace.
Dans les deux cas, le Liban se retrouve pris au piège : trop faible pour s’affranchir de cette confrontation, mais trop stratégique pour en être épargné. Loin de résoudre cette équation impossible, la pression exercée par Trump sur l’Iran tend à la durcir.
La Syrie et l’Arabie saoudite : les voisins qui façonnent la marge
Comprendre le Liban suppose aussi de regarder ses voisins immédiats. Pendant des décennies, la Syrie a servi de corridor d’approvisionnement au Hezbollah. Depuis la chute d’Assad fin 2024, le pays traverse une transition incertaine : une fenêtre d’opportunité pour les libéraux, mais une zone d’instabilité supplémentaire pour les réalistes.
L’Arabie saoudite, de son côté, conditionne son aide à Beyrouth à un éloignement de Téhéran — une évolution structurellement impossible tant que le Hezbollah participe au gouvernement. La normalisation saoudo-iranienne de 2023 avait pourtant entrouvert un espace de respiration pour le Liban. La stratégie de Trump l’a refermé : en gelant ce dialogue, Washington a privé Beyrouth de l’un de ses rares leviers de détente régionale.
Une région prise dans un jeu dont elle n’a pas fixé les règles
Ces fractures auraient-elles pu être évitées si Washington avait fait d’autres choix ? Ou étaient-elles inscrites dans des tensions qu’aucune diplomatie n’aurait pu contenir ? Sans surprise, les visions libérale et réaliste divergent.
Les premiers y voient le coût inutile d’une politique qui aurait pu poursuivre ses objectifs sans déstabiliser les équilibres régionaux. Les seconds rappellent que Trump n’a rien créé : il a simplement accéléré des dynamiques déjà à l’œuvre.
Sur un point, cependant, les deux écoles se rejoignent : réduire le Moyen-Orient au seul face-à-face entre Washington et Téhéran revient à ignorer la complexité propre de la région. Et dans cette mécanique implacable, le Liban — coincé entre toutes les forces qui s’y affrontent — en demeure le miroir le plus fidèle, et sans doute le plus douloureux.
- Vétéran et ancien cadre dirigeant en sûreté internationale basé aux États-Unis, Cédric Debernard est l’auteur d’articles, d’essais et de romans explorant les dynamiques de puissance et les zones grises de la géopolitique contemporaine.
- Son dernier essai, 𝐈𝐧𝐜𝐨𝐧𝐭𝐫𝐨̂𝐥𝐚𝐛𝐥𝐞 ? 𝐓𝐫𝐮𝐦𝐩 𝐞𝐭 𝐥𝐚 𝐫𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧𝐚𝐥𝐢𝐭𝐞́ 𝐝𝐮 𝐝𝐞́𝐬𝐨𝐫𝐝𝐫𝐞 (CD Press, 2026), quatre-vingt pages essentielles pour comprendre la géopolitique du président américain. Disponible dans tous les stores Amazon.

