Sylviane ZEHIL, à New York – Dans cette recomposition silencieuse mais décisive, Tom Barrack, ambassadeur américain en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie, trace sur son compte X une ligne stratégique claire : la paix au Levant ne se jouera pas seulement à Gaza ni à Riyad. Elle dépendra de la capacité de la Syrie et du Liban à devenir les deux dernières tesselles d’une mosaïque régionale en mutation rapide.
Le 13 octobre 2025 restera comme une date charnière dans l’histoire diplomatique contemporaine du Moyen-Orient. À Charm el-Cheikh, alors que la communauté internationale célébrait un cessez-le-feu historique à Gaza et la libération des otages, une vision plus vaste a émergé : celle d’un nouvel ordre régional fondé non plus sur la peur et la confrontation, mais sur la reconstruction, la coopération et la prospérité partagée.
Dans cette recomposition silencieuse mais décisive, Tom Barrack, ambassadeur américain en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie, trace sur son compte X une ligne stratégique claire : la paix au Levant ne se jouera pas seulement à Gaza ni à Riyad. Elle dépendra de la capacité de la Syrie et du Liban à devenir les deux dernières tesselles d’une mosaïque régionale en mutation rapide.
« Ce qui a commencé comme une trêve à Gaza est devenu le socle d’un nouvel ordre régional. Une recomposition régionale est en cours. Le moment est venu pour le Liban », écrit Tom Barrack sur X.
La Syrie : pièce manquante de la paix
Dans l’architecture imaginée par Tom Barrack, la Syrie est la pièce centrale qui manque encore à la tapisserie régionale. Fracturée par plus d’une décennie de guerre, elle demeure à la fois une terre de ruines et un test décisif de la durabilité du nouvel équilibre régional. Tant que Damas restera isolée, aucune paix régionale ne sera durable.
Mais un vent nouveau souffle depuis quelques mois. La révision du Caesar Syria Civilian Protection Act, l’installation d’un nouveau gouvernement syrien fin 2024, la réouverture progressive de canaux diplomatiques avec Ankara, Riyad, Abou Dhabi, Le Caire et l’Europe — et même des discussions exploratoires sur les frontières avec Israël — signalent une recomposition.
Le 30 juin 2025, un décret présidentiel américain a levé la majorité des sanctions visant la Syrie. Pour Barrack, il ne s’agit pas d’un geste humanitaire, mais d’une stratégie de stabilisation :
« L’économie est le meilleur antidote à l’extrémisme. Le commerce est le pont entre le conflit et la coexistence. »
Lever les sanctions, c’est permettre aux Syriens et aux investisseurs étrangers de reconstruire les infrastructures vitales : eau, électricité, hôpitaux, écoles. C’est aussi transformer la Syrie en pilier nord du dispositif de sécurité régionale. Damas redevient ainsi une plaque tournante géopolitique. Sa stabilisation conditionnera directement celle de son voisin libanais.
Le Liban : la clé méridionale du nouvel ordre
L’autre pièce du puzzle, tout aussi cruciale, est le Liban. Petit pays aux équilibres fragiles, mais au poids symbolique considérable, il est aujourd’hui bien plus qu’un simple territoire en crise.
« Le Liban est devenu le miroir des rapports de force régionaux, le révélateur de la capacité des puissances à transformer un champ de tensions en plateforme de stabilité », estime l’ambassadeur américain.
Depuis l’accord de cessation des hostilités de 2024, la frontière sud reste gelée, mais non pacifiée. Le Hezbollah, milice pro-iranienne lourdement armée, conserve son influence, minant la souveraineté de l’État libanais. Ses liens organiques avec le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) font de lui un acteur central de l’architecture de dissuasion iranienne au Levant, et une source d’alerte constante pour Israël.
Washington et Paris ont proposé un cadre gradué de désarmement assorti d’incitations économiques : financement de la reconstruction par les pays du Golfe, renforcement ciblé de l’armée libanaise, supervision internationale. Mais le blocage interne reste fort.
Pour Tom Barrack, la dynamique régionale risque cependant de dépasser la milice : à mesure que la Syrie se stabilise et que l’Iran s’affaiblit, le Hezbollah pourrait se retrouver isolé, acculé à des choix stratégiques nouveaux.
Le risque d’un glissement libanais
Une confrontation militaire avec Israël aurait des conséquences politiques majeures au Liban. Le Hezbollah pourrait tenter de reporter les élections de mai 2026 en invoquant des raisons sécuritaires, ce qui fracturerait davantage le pays.
Un vide institutionnel prolongé aggraverait l’effondrement économique et la polarisation confessionnelle, tout en ouvrant la porte à des ingérences régionales accrues. Ce scénario placerait le Liban à contre-courant de la trajectoire régionale actuelle, orientée vers la stabilité et l’intégration.
À l’inverse, un désarmement progressif, accompagné d’un soutien économique, pourrait redonner au Liban sa souveraineté, relancer son économie et le réintégrer dans la dynamique des Accords d’Abraham.
Un contexte régional en mutation
Pour la première fois depuis des décennies, plusieurs dynamiques convergent :
- l’affaiblissement de l’Iran, qui rebat les cartes du Levant ;
- le rapprochement de l’Arabie saoudite avec les Accords d’Abraham ;
- une volonté partagée de transformer des fronts de guerre en plateformes économiques ;
- la montée en puissance d’une diplomatie pragmatique sur le terrain.
L’arrivée imminente du nouvel ambassadeur américain Michel Issa à Beyrouth symbolise cette volonté de traduire l’opportunité diplomatique en action concrète.
« La Syrie est la matrice du désordre régional. Le Liban en est la clé de sortie », affirme Tom Barrack.
La reconstruction syrienne et la stabilisation libanaise sont intimement liées. Les réseaux énergétiques, logistiques et sécuritaires reliant les deux pays rendent illusoire toute solution isolée. Une paix régionale ne pourra se consolider qu’en traitant ces deux dossiers simultanément.
Une fenêtre historique
Malgré la gravité de la situation, Tom Barrack voit dans ce moment une fenêtre stratégique :
« Ce n’est pas une illusion romantique. C’est une fenêtre historique, fragile, mais décisive. »
Cette fenêtre repose sur trois piliers : des canaux de dialogue régionaux ouverts, même entre adversaires ; une volonté internationale de stabiliser plutôt que remodeler ; une capacité minimale du Liban à préserver son équilibre interne.
Si cette fenêtre est saisie, la Syrie et le Liban peuvent devenir les piliers d’un nouvel ordre régional fondé sur l’intégration et la prospérité. Si elle est manquée, une recomposition brutale, probablement militaire, redéfinira la carte du Levant pour une génération.
Le message de Tom Barrack
« Nous sommes au point de convergence de dix années de conflits et de stratégies concurrentes. Ce qui va se décider dans ce petit pays déterminera l’architecture de sécurité de toute la région. »
Dans la vision de Tom Barrack, le Liban et la Syrie ne sont plus des marges de l’histoire moyen-orientale : ils en sont le centre de gravité. Leur stabilisation est la condition sine qua non d’une paix durable au Levant et, par extension, d’un nouvel ordre régional.
Un siècle après la fragmentation coloniale du Moyen-Orient, le puzzle pourrait enfin s’assembler. La dernière pièce à placer s’appelle Beyrouth.
