D’après l’article de Mehmet Ali Güller, publié le 9 juin 2025 dans The Cradl. L’article de The Cradle conclut sans détour : Tom Barrack serait l’instrument d’une diplomatie obsolète, héritière des logiques de partage des zones d’influence du siècle dernier. Dans un monde multipolaire en devenir, cette manœuvre américaine apparaît non seulement anachronique, mais potentiellement déstabilisante.
À 77 ans, Tom Barrack n’est ni un diplomate chevronné ni un envoyé ordinaire. Magnat de l’immobilier d’origine libanaise et proche du président Donald Trump, il a été nommé par Washington ambassadeur des États-Unis en Turquie, tout en se voyant confier le rôle d’envoyé spécial pour la Syrie. Une double casquette révélatrice d’un projet bien plus vaste que la diplomatie conventionnelle : selon le journaliste turc Mehmet Ali Güller, il s’agirait d’une tentative de reconfiguration du Proche-Orient digne de l’accord Sykes-Picot de 1916.
« Ce n’est pas une mission diplomatique. C’est une tentative d’imposer une nouvelle géographie impériale — redessiner une fois de plus la région, cette fois au profit stratégique de Tel-Aviv », écrit Güller dans The Cradle.
Une nomination symbolique… et stratégique
Accueilli à Ankara avec une certaine chaleur officielle, Barrack a vu ses racines chrétiennes libanaises célébrées par les élites au pouvoir en Turquie, qui l’ont cyniquement salué comme un « citoyen ottoman ». Mais derrière cette cordialité apparente, son arrivée s’inscrit dans une opération de haute voltige géopolitique.
« Ses racines chrétiennes libanaises ont été célébrées par l’alliance au pouvoir, qui l’a surnommé “citoyen ottoman” — une étreinte superficielle qui masque la nature bien plus perturbatrice de sa mission », note Güller.
Son objectif ? Réancrer la Turquie dans l’axe atlantiste et disloquer toute velléité de rapprochement avec la Syrie, l’Iran ou la Russie. Le Levant redevient un échiquier sur lequel les grandes puissances tracent, sans mandat populaire, de nouvelles lignes d’influence.
Une architecture régionale sur mesure pour Israël
Lors de son audition devant le Sénat américain, le 1er avril 2025, Barrack n’a pas fait mystère de ses ambitions : repositionner la Turquie dans le camp occidental en s’appuyant sur le dossier syrien comme levier stratégique.
« Le double rôle de Barrack révèle l’ampleur de l’ambition américaine. Sa tâche est de guider la Turquie vers une nouvelle configuration — alignée sur les objectifs de Washington et de Tel-Aviv, en particulier dans le triangle contesté formé par la Turquie, la Syrie et l’État occupant », écrit The Cradle.
Dans ce dessein, la diplomatie cède la place à une ingénierie régionale. La mission de Barrack vise à fragmenter la Syrie, marginaliser l’Iran et ramener la Turquie dans le giron des alliances occidentales, en opposition à une dynamique régionale qui lui échappe de plus en plus.
Le retour du spectre Sykes-Picot
Ce scénario évoque immanquablement le fameux accord secret conclu en 1916 entre la France et le Royaume-Uni. Sans consultation des peuples, les diplomates Mark Sykes et François Georges-Picot avaient tracé les futures zones d’influence coloniales sur les décombres de l’Empire ottoman : la Syrie et le Liban pour Paris, l’Irak et la Palestine pour Londres. Un acte fondateur du démembrement du Levant.
Güller y voit une continuité : des frontières mentales redessinées à Washington et Tel-Aviv, loin des réalités locales et dans le mépris des souverainetés.
« Ingénierie d’un nouvel alignement », résume-t-il.
Barrack face à l’axe Ankara-Damas-Téhéran
La Turquie d’Erdogan, en voie de réconciliation avec la Syrie de Bachar el-Assad, incarne l’un des fronts à briser pour Washington. Les États-Unis craignent l’émergence d’un axe Turquie–Syrie–Iran, soutenu tacitement par la Russie et toléré par la Chine.
« Cette mission vise à empêcher le rapprochement entre la Turquie, la Syrie et l’Iran, un axe en formation depuis le réchauffement des relations entre Recep Tayyip Erdogan et Bachar el-Assad », écrit The Cradle.
La nomination de Barrack prend ainsi la forme d’un contre-feu face à l’effritement de l’ordre unipolaire imposé par les États-Unis depuis la fin de la guerre froide. Il incarne, selon Güller, une tentative de relance néocoloniale : modeler la région selon des lignes de faille confessionnelles et sécuritaires qui garantiraient à Israël une hégémonie sans partage, de la Méditerranée à l’Euphrate.
Une carte dessinée pour Tel-Aviv
Dans cette vision stratégique, Israël devient l’axe stabilisateur d’un Proche-Orient volontairement morcelé. La Turquie serait reformatée en partenaire docile, la Syrie réduite à un territoire tampon, et l’Iran repoussé à la périphérie.
« Aux dépens de la Turquie, au profit de Tel-Aviv », résume Güller.
Mais cette stratégie de dislocation régionale ne va pas sans risques. Si les États concernés parviennent à unir leurs intérêts stratégiques et à mobiliser leurs peuples contre une nouvelle partition géopolitique, le « mandat Barrack » pourrait se heurter à une résistance féroce.
Une mission du passé pour un ordre en déclin ?
L’article de The Cradle conclut sans détour : Tom Barrack serait l’instrument d’une diplomatie obsolète, héritière des logiques de partage des zones d’influence du siècle dernier. Dans un monde multipolaire en devenir, cette manœuvre américaine apparaît non seulement anachronique, mais potentiellement déstabilisante.
« La mission n’est pas diplomatique, mais idéologique : restaurer l’Empire par la géographie, le marché et la peur », avertit Güller.
La question demeure : cette stratégie, fondée sur de vieilles cartes, tiendra-t-elle face aux réalités mouvantes du terrain et à la réaffirmation des souverainetés nationales ?
