Le passé romain tentaculaire de Beyrouth « est presque entièrement recouvert de constructions. Le château des croisés, qui surplombait le port jusqu’à la fin du XIXe siècle, n’est plus qu’une ruine envahie par la végétation, cachée entre les immeubles. Cette situation est en partie due à la spéculation immobilière. Mais cette spéculation est rendue possible par le fait que la plupart des Libanais ne sont pas très intéressés par ces aspects de leur patrimoine. Par exemple, peu de gens se soucient de savoir que le Liban faisait partie intégrante du Croissant fertile ou qu’il avait des liens étroits avec l’Égypte ancienne », affirme Peter Harling à Beyrouth360.

Parler de Beyrouth n’est jamais chose simple. Disséquer la capitale libanaise sous l’angle de l’urbanisme, de l’indice du bonheur et de la citoyenneté est encore bien plus complexe.
Peter Harling connaît Beyrouth depuis 1998. A l’époque, il vivait à Bagdad et découvre la capitale libanaise en tant que visiteur. Il est alors ensorcelé par la ville. Il y vit un an en 2005. Puis il revient s’y installer en 2014 pour y créer Synaps, un laboratoire de recherche qui se concentre sur l’environnement, l’économie « de tous les jours » et la technologie.
Contrairement à d’autres villes méditerranéennes, l’histoire ancienne de Beyrouth est pratiquement invisible.
Pour lui, cette ville n’est pas une ville méditerranéenne typique en ce qu’elle n’a pas à proprement parler un « caractère méditerranéen » et son histoire ancienne y est presque invisible.
Pater Harling a une vision particulière de cette ville qu’il connait désormais si bien : « Le Liban est depuis longtemps un lieu où le plaisir tend à être une performance, une déclaration publique. Il est souvent coûteux, compétitif, codifié, contraint. Parfois, les Libanais semblent faire la fête si fort qu’ils ne laissent que peu de place à la joie simple ». Quel est le Beyrouth qu’il aime ? « ‘Mon’ Beyrouth, c’est tout ce qui échappe à ces récits dominants. J’aime la manière dont les quartiers chics se vident dès qu’il y a un jour férié, rendant la ville et ses rues bien plus agréables à vivre qu’en semaine. J’aime les quartiers populaires, qui ont un air de village replié sur lui-même. J’aime voir les concierges faire pousser des jardins fertiles dans des pots, sur des parkings ou entre deux immeubles. »

A la question de savoir comment Beyrouth se compare aux autres villes méditerranéennes, Harling affirme qu’à moins « de sortir de la ville ou d’aller directement sur la corniche, il est assez rare de voir ou de sentir la mer. Il n’y a pas beaucoup de vent, pas de mouettes et le port n’est pas un centre : c’est une zone industrielle interdite ».
Il souligne que, contrairement à d’autres villes méditerranéennes, l’histoire ancienne de Beyrouth est pratiquement invisible : « Son passé romain tentaculaire est presque entièrement recouvert de constructions. Le château des croisés, qui surplombait le port jusqu’à la fin du XIXe siècle, n’est plus qu’une ruine envahie par la végétation, cachée entre les immeubles. Cette situation est en partie due à la spéculation immobilière. Mais cette spéculation est rendue possible par le fait que la plupart des Libanais ne sont pas très intéressés par ces aspects de leur patrimoine. Par exemple, peu de gens se soucient de savoir que le Liban faisait partie intégrante du Croissant fertile ou qu’il avait des liens étroits avec l’Égypte ancienne. Les gens se concentrent plutôt sur une ascendance phénicienne, mais plus comme une idée que comme un héritage tangible : la couche phénicienne de Beyrouth a été rasée comme beaucoup d’autres ».
« Les Libanais invoquent cette partie de leur lignée non pas pour approfondir leur appartenance à un espace méditerranéen plus large, mais simplement pour se détacher du reste du monde arabe (…) ».
Peter Harling insiste sur le fait qu’en théorie, « cette ascendance phénicienne devrait donner au Liban un aspect très méditerranéen, étant donné l’histoire extraordinairement riche qu’il partage avec le Maghreb phénicien, la Sicile, la Sardaigne et l’Espagne ».
Or dans la pratique, « les Libanais invoquent cette partie de leur lignée non pas pour approfondir leur appartenance à un espace méditerranéen plus large, mais simplement pour se détacher du reste du monde arabe (…) ».
Beyrouth, un emporium mondial basé sur le consumérisme
Sur le plan de l’urbanisme, Beyrouth aime se présenter comme un emporium mondial, où l’on peut acheter ce qu’il y a de mieux partout dans le monde. Les personnes aisées aspirent à une architecture et à un style de vie inspirés de leur expérience dans le Golfe. Cela se traduit par de vastes appartements dans des tours de verre qui fonctionnent comme des complexes d’expatriés, un archipel de centres de divertissement axés sur le consumérisme plutôt que sur la culture, et de grosses voitures pour relier les points. Beyrouth a bien d’autres facettes, mais elles sont plus difficiles à voir, éclipsées qu’elles sont par cette identité importée.

Même les beaux arbres qui bordent les rues de Beyrouth sont symptomatiques d’un tissu urbain mondialisé : les jacarandas bleus d’Amérique du Sud, les ficus asiatiques tentaculaires, les éclats rouges des flamboyants africains, les excentriques arbres-bouteilles australiens, les lilas indiens, etc. Ce n’est qu’en y prêtant attention que vous découvrirez une richesse d’espèces plus indigènes : les cyprès méditerranéens dans les cimetières, les caroubiers dans le Horch de Beyrouth et les pins du Levant autour de l’hippodrome. Les plantes nous racontent l’histoire d’une ville dont les aspects les plus authentiques et les plus intimes sont toujours les plus difficiles à atteindre.
Beyrouth et le concept de bonheur
Une triste réalité : le Liban est l’un des pays les plus malheureux du monde, classé 145e sur 147 pays dans le nouveau World Happiness Report pour 2025, publié le 21 mars dernier. Qu’est-ce qui fait de ce pays et de sa capitale l’un des endroits les plus tristes au monde ? Pour Harling, il s’agit d’abord d’être conscient que « le bonheur est suffisamment insaisissable pour qu’un classement mondial » ne soit pas considéré comme une entreprise douteuse.
Beyrouth ne se définit pas par ses tours étincelantes et ses monuments d’État, mais par la bouza ou la manou’ché.
« Cela dit, même des observations anecdotiques suggèrent beaucoup de tristesse à Beyrouth ces dernières années. Depuis 2019, la ville a traversé une série de crises qui semblent sans fin, grandes et petites : effondrement financier, soulèvement populaire décevant, épidémie du Covid, explosion au port dévastatrice, écroulement du réseau électrique, combats violents dans les rues, jusqu’à l’extension de la guerre de Gaza au Liban. Tout au long de l’année, les habitants ont été confrontés à d’autres problèmes, moins visibles, tels que les pénuries de médicaments et les fréquentes fermetures d’écoles. Les défis se sont accumulés au-delà de la capacité de la plupart des gens à y faire face. En conséquence, la nonchalance qui compense traditionnellement les difficultés du Liban était de moins en moins de mise. Lorsqu’elle se manifestait, elle semblait forcée, presque morbide ».
Si Beyrouth en tant que ville manque de cohésion et d’identité claire, ses quartiers sont tout le contraire. Chacun bénéficie d’une architecture, d’un tissu social et d’un sentiment d’appartenance qui lui sont propres.
Harling pense cependant que ce serait une erreur, « de blâmer la crise et de s’arrêter là. Le Liban est depuis longtemps un pays où le plaisir tend à être une performance, une déclaration publique. Il est souvent coûteux, compétitif, codifié, contraint. Parfois, les Libanais semblent faire la fête si fort qu’ils laissent peu de place à la joie simple ».

Et d’enchaîner : « Ce serait une autre erreur de juger, bien sûr. La vie à Beyrouth peut être pénible. Les petites choses évidentes demandent beaucoup plus d’efforts qu’elles ne le devraient. L’eau, l’électricité et les autres services de base sont loin d’être acquis. Se déplacer en voiture est un parcours du combattant, tout comme marcher. Parce que tout le monde est constamment sous pression, trop d’interactions occasionnelles se situent quelque part entre le légèrement désagréable et le douloureux. Le plaisir est donc quelque chose pour lequel on se bat, que l’on protège, que l’on revendique, que l’on arrache aux mâchoires de la ville. Beyrouth est pleine d’énergie, mais en vérité, une grande partie de cette énergie est agressive ». (…)
Beyrouth et son urbanisme
Justement, à propos d’agressivité, l’absence d’urbanisme peut-elle faire obstacle à ce sentiment d’appartenance, voire de citoyenneté ? Pour Harling, « l’urbanisme est extrêmement politique : il est l’expression d’un projet collectif. Lorsque les autorités organisent une ville, elles définissent non seulement où les gens vont vivre et travailler, mais aussi comment ils vont interagir ».
La beauté de Beyrouth réside précisément dans la façon dont elle juxtapose des éléments qui, théoriquement, ne devraient pas coexister.
À Beyrouth, on trouve des traces de trois visions centralisées qui ont façonné la ville : le modernisme post-ottoman, le colonialisme français et une brève période de construction de l’État après l’indépendance. Avec la guerre civile, l’informalité a pris le dessus. À partir des années 1990, cette règle de l’« informalité » s’est étendue au secteur privé, qui construit sans se soucier de savoir si une unité s’intègre dans un quartier, si elle répond aux besoins sociaux ou si elle surcharge les réseaux d’eau et d’électricité locaux. Plus récemment, la société civile s’en est mêlée, à travers des initiatives locales louables, mais qui contribuent à ce développement spontané, ascendant et chaotique de la ville.

Cet état de fait est en soi une déclaration très politique : de plus en plus, Beyrouth indique clairement que les lois ne seront pas appliquées, que l’espace public disparaîtra et que chacun devra en fin de compte se débrouiller seul. La ville vue d’en haut est presque une caricature : Chaque foyer dispose de son propre réservoir d’eau, ce qui signifie également que chaque foyer achemine l’eau par camion au fur et à mesure de ses besoins. C’est la solution la plus inefficace et la plus coûteuse qui soit, et elle comporte aussi des risques de contamination, en l’absence de tout contrôle de qualité. Pourtant, depuis la guerre civile, les solutions individuelles sont la règle, dans une société où presque tout a été transféré au niveau des ménages.
L’effondrement récent de l’économie libanaise s’est traduit par une crise de ce modèle hyper décentralisé. Avant 2019, une monnaie nationale fortement subventionnée augmentait artificiellement le pouvoir d’achat des Libanais, leur permettant de couvrir les coûts supplémentaires liés à l’absence de services publics. Ils pouvaient acheter de l’électricité au générateur local, n’utiliser que des voitures pour se déplacer, faire appel à des domestiques pour les soins, inscrire leurs enfants dans des écoles privées, et tout cela presque sans réfléchir, comme s’il s’agissait d’un état naturel des choses. Mais aujourd’hui, les gens paient le vrai prix de l’individualisme, qui est exorbitant.

Que faudrait-il pour se sentir appartenir à Beyrouth ? Cette ville n’est-elle pas trop agressive et inamicale en réalité ? Existe-t-il un endroit sûr pour ses citoyens ? Au-delà des paillettes, quels sont les aspects plus chaleureux de Beyrouth ?
Si Beyrouth en tant que ville manque de cohésion et d’identité claire, ses quartiers sont tout le contraire. Chacun bénéficie d’une architecture, d’un tissu social et d’un sentiment d’appartenance qui lui sont propres. Il n’est pas toujours évident de s’en rendre compte en conduisant ou en marchant : de nombreux quartiers présentent un mélange semblable de développements résidentiels récents et de vestiges délabrés datant d’avant la guerre civile. Mais plus on passe de temps dans un endroit, plus on remarque à quel point l’histoire, la politique, la classe sociale et la confession donnent à chacun un caractère unique, dont les habitants de longue date sont pleinement conscients et dont ils sont fiers. Les gens ne sont peut-être pas « de Beyrouth », mais beaucoup sont « de Khandak », de Jeitaoui, de Koreitem et de Chiyah.

En effet, si Beyrouth peut sembler impersonnelle, cela change au niveau des quartiers. « Pour le meilleur ou pour le pire, beaucoup de gens se connaissent dans n’importe quel quartier. Ces interactions produisent leur lot de frictions, bien sûr, mais aussi des formes de solidarité extrêmement inspirantes, qui tendent à être invisibles. Par exemple, les personnes âgées démunies sont prises en charge collectivement par leurs voisins, qui prennent de leurs nouvelles, leur fournissent quotidiennement de la nourriture et collectent même des fonds pour l’achat de médicaments si nécessaire. Les relations sociales sont si denses que le concept même de sans-abri à Beyrouth est presque impensable : Il y a bien quelques enfants dans les rues et beaucoup de détresse et de pauvreté à l’intérieur, mais personne n’est complètement isolé », explique-t-il.
Les véritables « points de repère » sont tout aussi intimes et discrets. Beyrouth ne se définit pas par ses tours étincelantes et ses monuments d’État, mais par la bouza ou la manou’ché, le magasin de confiance pour les légumes ou la viande (…) C’est un Beyrouth « sécurisé » par des routines quotidiennes, des itinéraires familiers, des fournisseurs préférés et de vieux visages amicaux.

Est-il utopique de penser l’avenir de Beyrouth comme un centre culturel et social, capable d’exporter son savoir-faire et sa culture au lieu de faire la une des médias pour cause de conflits armés ?
« Beyrouth a un énorme potentiel. Sur le plan culturel, les talents, les thèmes et même les institutions ne manquent pas. Cependant, trop de gens aiment commodément croire que le principal obstacle à la réalisation de la vocation du Liban est l’instabilité régionale. Au contraire, Beyrouth souffre de graves handicaps qu’elle s’est elle-même infligés et qui sont d’autant plus dommageables qu’ils ne sont pas discutés », affirme Harling.
Le premier, pour le dire brutalement, est la prétention. La prétention de Beyrouth à la civilisation, à la sophistication, à la créativité, au génie même, s’oppose souvent à l’expression de ces traits. En conséquence, elle glorifie le passé au moins autant qu’elle le néglige. Les Libanais adorent l’idée qu’ils ont « inventé l’alphabet », mais ils sont remarquablement peu nombreux à lire des livres. Il ne reste que peu de choses de l’artisanat du pays, et une grande partie est soit médiocre, soit spectaculairement surévaluée, soit les deux à la fois. Le secteur de l’hôtellerie offre des services médiocres par rapport aux normes internationales, malgré des prix élevés. Certains musées vraiment merveilleux n’ouvrent qu’aux heures qui conviennent à leurs employés. D’excellentes institutions culturelles proposent une programmation sporadique, qui n’existe elle-même que grâce à des financements étrangers.
Beyrouth, belle malgré tout
Pourtant la capitale libanaise reste belle, malgré ses cicatrices, anciennes et nouvelles. Beyrouth regorge de panoramas magnifiques, bien que cela ne soit pas vrai dans un sens conventionnel. Pour Harling, la beauté de Beyrouth réside précisément dans la façon dont elle juxtapose des éléments qui, théoriquement, ne devraient pas coexister : une vieille maison, surmontée d’un immeuble troué, surplombé à son tour par une tour scintillante, avec en arrière-plan un aperçu de montagne desséchée ou enneigée. Ce mélange toujours surprenant est peut-être ce qui rend Beyrouth si fascinante dès l’atterrissage à l’aéroport – lui-même étrangement coincé au cœur de la ville – ou lors de la descente spectaculaire depuis le Mont-Liban. Tout y est si agglutiné, dans un désordre qu’on ne peut que vouloir déchiffrer.
Peter Harling ajoute néanmoins que sa vision est sans doute très différente de celle de la plupart des habitants : « Pour beaucoup, Beyrouth est façonnée, implicitement, par trois modèles de réussite. Le premier est celui des élites de la fin du XIXe siècle, qui menaient une vie fastueuse entre leurs villas en ville, leurs résidences d’été à la montagne, et des vacances élégantes à l’étranger. Aujourd’hui, c’est la classe moyenne elle-même qui aspire à ce mode de vie, à commencer par la présence de domestiques à la maison. Le deuxième modèle est celui du boom économique des années 1950, largement alimenté par le pétrole du Golfe, qui à l’époque transitait par Tripoli et Zahrani vers les marchés occidentaux. C’est à cette époque qu’ont été forgées la culture automobile libanaise, la surconsommation énergétique et la mentalité de rente. Le troisième modèle, enfin, est celui de la vie d’expatrié dans le Golfe, revenu au Liban après la guerre civile par ceux qui y avaient fait fortune ».
« Mon » Beyrouth, c’est tout ce qui échappe à ces récits dominants, insiste Harling. « J’aime la manière dont les quartiers chics se vident dès qu’il y a un jour férié, rendant la ville et ses rues bien plus agréables à vivre qu’en semaine. J’aime les quartiers populaires, qui ont un air de village replié sur lui-même. J’aime voir les concierges faire pousser des jardins fertiles dans des pots, sur des parkings ou entre deux immeubles. J’aime les plantes sauvages de Beyrouth : les figuiers qui s’installent dans des interstices improbables, les ricins qui envahissent les terrains vagues, les câpriers qui pendent des fissures des vieux murs et offrent les fleurs les plus magnifiques qu’on puisse voir. J’aime aussi la façon dont la nature souterraine de la ville se manifeste en surface », élabore-t-il. A l’origine, Beyrouth n’était qu’une dune ou un marécage, ce qui se reflète encore aujourd’hui dans ses pins d’un côté, et ses roseaux de l’autre. Entre les deux, on trouve par endroits cette terre ocre, si typique des campagnes libanaises.

Beyrouth, pour lui, est une ville texturée. Abrasive, certes, mais aussi pleine de sons et de lumière. Elle est aussi pleine de couleurs, ne serait-ce que grâce à la profusion de bougainvillées qui fleurissent l’année entière avec leurs nuances de violet, rouge, rose, orange et jaune. Le jaune est peut-être la couleur qui définit le mieux Beyrouth à ses yeux. Il habite cette élégante pierre calcaire, extraite de Mansourieh, qui a servi à bâtir le cœur de la ville : les universités américaine et Saint-Joseph, la municipalité, le musée national, entre autres. Ce matériau vibrant a forgé les repères architecturaux de Beyrouth mais, si l’on y prête attention, on le retrouve aussi en bordure de nombreux trottoirs. Cela résume bien Beyrouth, à ses yeux : « Une ville dont la beauté peut tout autant résider dans des façades grandioses que discrètement, là, juste sous vos pieds ».
