Je suis rentrée la semaine dernière de ma cinquième visite en Syrie. Cinquième séjour en un an, depuis la chute de Bachar el-Assad.
J’aurais voulu écrire une série d’articles, mais je suis lasse. Lasse de répéter ce que je sais déjà. Lasse de ne plus rien découvrir.
Depuis mon retour, chaque fois que je croise un collègue journaliste sensé, je lui confie : « Ce n’est pas la peine d’y aller pour couvrir le terrain, à moins qu’un changement crucial ou des développements inattendus surviennent. Tout peut se faire à partir du Liban, si on a les bons contacts. »
Que faut-il écrire ou dire de la Syrie ? Que le pays est encore détruit à 85 % ? Que la communauté internationale a promis des fonds sans jamais les débloquer ? Qu’à Damas, les 4×4 luxueux aux vitres fumées ou les discussions sur des deals commerciaux avec des investisseurs étrangers laissent penser qu’un establishment a visiblement été remplacé par un autre ?
Que faut-il encore dire de la Syrie ? Que les minorités risquent de disparaître ? Que le sort des chrétiens de Syrie rappelle celui des chrétiens d’Irak : un premier attentat contre une église, des menaces contre ceux qui vendent de l’alcool, des actes de vandalisme contre des lieux sacrés, des assassinats pour vol de riches membres de la communauté, et une population pacifique qui se sent affreusement en danger ? Que le fondamentalisme sunnite gagne du terrain, au grand dam des sunnites modérés des grandes villes ?
Que ceux qui ont torturé et tué des détenus dans les prisons du régime demeurent impunis et que leurs familles, tout comme les rescapés, attendront longtemps, voire éternellement, que justice soit faite ?
Que malgré la liberté nouvellement acquise, les citoyens syriens qui ont vécu 54 ans de dictature auront besoin de longues années pour se défaire du formatage du parti Baas, comme ce fut le cas dans les pays de l’Europe de l’Est, après la chute du rideau de fer ? Là-bas, il a fallu une génération.
D’ailleurs, c’est cette liberté de critiquer ouvertement le pouvoir, ses décisions et sa manière de gérer le pays, sans représailles, qui est très surprenante pour ceux qui connaissent la Syrie. Sous la dictature d’Assad, un petit mot soufflé en cachette, pouvait coûter la liberté ou la vie. Aujourd’hui, loin des caméras ou des journalistes, les Syriens n’ont plus peur de dire ce qu’ils pensent de la façon dont le pays est dirigé. Certes, les propos qu’ils tiennent sont souvent édulcorés. Mais malgré tout, rien ne vaut la liberté.
