Un reportage de François-Xavier Ménage et auquel j’ai contribué, a remporté un prix, en France. Le grand prix des médias de CB news pour la catégorie du meilleur coup éditorial ou journalistique. Le reportage est intitulé « chute du régime de Bachar el-Assad » et a été diffusé dans le 20 heures de TF1, le dimanche 8 décembre 2024.

CB news est un magazine mensuel français consacré à la communication, à la publicité, au marketing et aux médias créé en 1986 par le journaliste Christian Blachas, qui avait conçu et présenté, entre autres, Culture Pub.
Le reportage porte trois signatures, celles de François-Xavier Ménage, grand reporter à TF1, et Olivier Cresta, cameraman auprès de la chaine privée française, ainsi que la mienne. J’ai été 25 ans journaliste-reporter à L’Orient-Le Jour mais j’ai fait beaucoup de métiers à côté. Tous se rapportent au journalisme, au reportage, aux médias et à la communication.
Sur ce reportage, j’étais fixeuse, traductrice et productrice, un métier que je fais depuis 2005 pour des médias européens et américains. Et certains journalistes, au fil des années et du travail, sont devenus des amis sincères et bienveillants. François-Xavier Ménage, journaliste brillant, bucheur humble et respectueux de tous, en est un.
Aujourd’hui donc ce prix me fait chaud au cœur. Plus, il me rend heureuse. Et je vais vous raconter l’histoire de ce reportage.
La première semaine de décembre 2024, je travaillais avec François-Xavier Ménage et Olivier Cresta au Liban sur des reportages après le cessez-le-feu du 27 novembre 2024, entre Israël et le Hezbollah.
En Syrie, les forces de Hay’at Tahrir al-Cham (HTC) d’Abou Mohammad el-Joulani, qui a repris plus tard son vrai nom d’Ahmed el-Chareh, avaient commencé leur offensive à partir d’Idlib le 27 novembre, Alep est tombée le 30 novembre et Hama le 6 décembre. Le soir du 7 décembre – c’était un samedi – je dinais au Zed à Achrafieh, avec l’équipe de TF1.
Entrer en Syrie sans visa
Entre deux gorgées d’Adéenne, un vin constitué de Meksesse, Mirwah et Obeidi, trois vieux cépages propres au terroir libanais que château Kefraya a ressuscité il y a quelques années, je fais l’oracle et j’annonce : « Au rythme où ça va, ce soir, Homs tombera et demain soir Damas ». Normalement mes prédictions se réalisent et nous sommes prêts à parier si cette fois-ci j’aurais raison.
L’équipe qui avait terminé le gros de son travail au Liban, ignorait si elle devait prolonger son séjour. Nous faisons le plan du dimanche, les deux journalistes rentrent à leur hôtel et je vais à pied chez moi, respirant l’air frais de décembre et souriant à l’idée que Damas pourrait tomber.
Dimanche matin, j’ouvre les yeux sur un message de François Xavier : « Damas est tombée ». Il est 8h00, j’allume la télé et je n’arrive pas à croire les nouvelles, la joie me paralyse presque, me rend hébétée, je ris et je pleure en même temps. Bachar el-Assad, qui – avec son père – a détruit le Liban, est parti. Le régime du Baas a sauté. Les 54 ans de dictature du clan Assad qui a torturé, tué et déplacé des centaines de milliers de Syriens, sont finies.
J’appelle François-Xavier et nous décidons d’aller au poste frontière libano-syrien à Masnaa (est du Liban). Une fois en voiture, nous changeons d’avis. Pourquoi pas Damas ? Moi, Libanaise je peux entrer sans visa. Pour les Français, il faut voir. Essayons, qu’avons-nous à perdre ? Nous rebroussons chemin pour que je prenne mon passeport.
Jusqu’à Chtaura (située dans la plaine de la Békaa), à une dizaine de kilomètres de Masnaa, le chauffeur de taxi, qui probablement ne nous a pas pris au sérieux, disait qu’il nous amènera à Damas.
Il est presque 11 heures. Et c’est à Chtaura que j’appelle un officier des douanes libanaises pour voir si c’est possible d’entrer en Syrie. « Patricia, il n’y a plus personne au poste frontière syrien. Les barrages sont vides. Les militaires ont pris la fuite. On peut tamponner vos passeports et vous franchissez la frontière. Pour le reste, vous vous débrouillez », dit-il.
Pour la première fois je vais pouvoir aller à Damas. J’étais encore plus heureuse que ce matin, quand j’avais appris la nouvelle la chute de Bachar el-Assad.
Première équipe occidentale à arriver à Damas
La petite Libanaise chrétienne que je suis, ayant vécu durant toute la guerre du Liban à Beyrouth -Est, n’a jamais mis les pieds en Syrie. Pourtant j’ai toujours rêvé d’aller à Damas et Alep. De plus, mon travail à L’Orient-Le Jour, quotidien qui a toujours défendu l’idée d’un Liban souverain, et mes dizaines et dizaines d’articles dénonçant – entre les lignes – l’occupation syrienne que nous appelions jusqu’en 2005 (année du retrait militaire syrien du Liban) « présence syrienne », pour éviter les ennuis et ensuite tous les agissements et les exactions du régime d’Assad contre son propre peuple et contre le Liban m’avaient empêché d’y aller ; je craignais constamment que mon nom figure à la frontière et que je sois arrêtée par l’armée syrienne une fois que je mets les pieds en Syrie.
Le chauffeur change d’avis, il veut même rebrousser chemin. J’appelle toutes les entreprises de taxis en qui j’ai confiance. Il nous faut une voiture, et vite. Personne ne veut aller en Syrie. Notre chauffeur nous conduit jusqu’au poste frontière libanais. Nous tamponnons nos passeports mais nous n’avons personne pour nous amener à Damas.
Je me mets devant les taxis jaunes, syriens, qui desservent la ligne Beyrouth-Damas. Et je lance à pleins poumons : « Les gars, j’ai une équipe de télévision française avec moi. Qui nous amène à Damas ? » Personne. Personne ne répond. Je repose la question. Un chauffeur âgé avait interpellé un autre plus jeune qui annonce : « J’irai à Damas ». Il demande un prix exorbitant, mais il est le seul à vouloir nous accompagner et ce n’est pas tous les jours que le régime d’Assad tombe.
Nous franchissons la frontière. Nous prenons des photos devant la pancarte « Welcome to Syria » et le travail commence. Toutes les scènes de liesse de réfugiés syriens, tournées au Liban sur le chemin de Masnaa, ne servirons plus à rien. Là, nous sommes la première équipe occidentale à entrer en Syrie.
Le long de la route, des treillis abandonnés, des véhicules militaires en feu, des miliciens qui arrivent pour faire la fête devant des guérites et des casernes désertées. Tous les portraits de Bachar et Hafez el-Assad sont déchirés, qu’ils soient petits, grands ou gigantesques.
J’ai dans les oreilles, le son des balles qu’on tire en l’air. Je ne veux pas mourir d’une balle perdue. Je ne suis pas morte durant les guerres du Liban – oui les guerres du Liban – ce n’est pas en Syrie que je vais laisser ma vie. Je ne veux pas mourir pour un reportage, un journaliste mort ne sert à rien. Et puis j’ai dépassé depuis longtemps l’idée où on veut se sacrifier pour des idées ou pour rapporter la vérité. Je crois qu’en fait je n’ai jamais eu ce genre de pensées saugrenues, même quand j’étais très jeune.
J’ai vraiment peur de toutes ces balles tirées en l’air et j’ai envie de rentrer chez moi.
Aghiad Halabi, notre chauffeur, nous sert d’excellent guide. Lui aussi est heureux. Il est de confession druze et il ne savait pas ce qui attendaient la communauté dans les mois à venir.
Nous approchons de Damas et des colonnes de fumée montent de l’aéroport de Mazzé que l’aviation israélienne vient de bombarder.
Place des Ommeyades. Je suis enfin là où j’ai voulu être, devant cette gigantesque épée multicolore et fascinante qu’on appelle la clé de Damas. Je rêve déjà de prendre un café dans la vieille ville, une chose qui ne se réalisera pas ce jour-là.
Les tirs de joie fusent de partout de dizaines, de centaines, peut-être même de milliers d’armes à feu. Des hommes armés, certains dans des véhicules confisqués aux forces régulières syriennes, commencent à arriver de Deraa, Homs et Hama, villes situées à 100, 160 et 185 kilomètres de la capitale syrienne. Ils dansent sur les capots des voitures, armes au poing tirant vers le ciel mais dans tous les sens. L’asphalte a une couleur dorée, celle du cuivre des douilles vides.
Tout le monde fraternise dans la joie.
A Kfarsoussé, quartier de Damas abritant plusieurs administrations, dont le siège du Tribunal militaire, tout est désormais accessible à la population. Il suffit de quelques heures pour que le pillage, notamment dans les bâtiments des douanes où les douaniers du régime stockaient des milliers d’objets saisis, commence.
Un couvre-feu est décrété pour 17h00. Il faut rentrer à Beyrouth. Nous franchissons la frontière peu avant. A Masnaa, de nombreux journalistes étrangers attendent pour voir s’ils peuvent entrer en Syrie. Certains nous demandent même s’ils ont besoin de visa…
