Le retour au pays avec ma famille française
Ces dernières années, je me rendais seule au Liban pour de courts séjours dans le but de revoir ma famille. Je ne prenais pas le risque d’emmener mon mari français et mes enfants adultes avec moi. Mais cet été, ce sont eux qui ont insisté pour m’accompagner à Beyrouth…
« Maman, cette année on vient avec toi ».
Leur décision m’a remplie d’émotion parce qu’elle témoigne de leur attachement à mon pays, bien que celui-ci les considère comme étrangers, vu qu’une femme libanaise ne peut toujours pas transmettre la nationalité à ses enfants et à son mari étranger, tant que la loi reste discriminatoire.
Nous embarquons donc tous pour le pays du Cèdre quoi qu’il en coûte. Première sortie de plage et première sidération pour la Française que je suis devenue : « des frais d’entrée de 45 dollars américains par personne sur une terrasse bétonnée ? Mais ils sont fous ! »
Je regarde autour de moi et je me sens si étrangère, malgré mes « Marhaba », « yeslamo », « ya3tik el 3afié »… qui fascinent les membres français de ma famille.
Aujourd’hui je déteste ce Liban que je ne reconnais plus.
Qui a changé ? Lui ou moi ?
Femmes voilées, caniche blanc et mobylettes
Trop de monde, trop de bruit, trop de réfugiés syriens, trop de motocyclettes, trop de barbus incognitos, trop de lèvres gonflées, trop de tout !
Puis il y a ces retrouvailles familiales où l’on est 10, 11, 12, 20, à table.
Je ne sais pas qui est plus nombreux, les convives ou les mezzés… on mange, on boit, on rit, on discute, on débat, on rigole.
C’est délicieux, tout est délicieux. J’adore le Liban !
En bonne mère libanaise, je veux que mes enfants devenus adultes partagent ce sentiment d’attachement envers mon pays. Et en bonne épouse libanaise, je voudrais montrer encore et toujours à mon mari la belle nature du Liban…
On m’a prévenue pour les embouteillages, on m’a donné les « tips », m’a conseillé de prendre la « bahriyé » (route maritime reliant la capitale à Jounieh), « quitter Beyrouth très tôt », etc.

J’ai longtemps vécu au Liban, walaw… On attaque l’autostrade (autoroute) sans peur et, là, on n’est pas au bout de nos surprises. Sur la route, on croise trois femmes voilées sur une mobylette, un caniche blanc derrière son maître sur une autre, un bébé sur les genoux de son père au volant, une fillette debout sortie du toit de la voiture… et des véhicules qui slaloment en klaxonnant, passant 2h30 pour traverser 40 kilomètres.
Je déteste le Liban !
Et puis, on arrive à Byblos, la ville du « premier alphabet », avec son souk, sa forteresse. On en oublie notre latin et les bouchons de folie.
J’adore mon pays !
Et puis il y aura Saint Charbel à Annaya, l’incontournable, la montagne, l’accueil, le Ahla w’sahla, Laklouk, la cascade de Balaa, bien qu’ « il n’y ait pas de l’eau »… Allez comprendre !
« Chou? tu as aimé le Liban? »
Côte, plage, montagne, bouchons, brouhaha, arak, la bière nationale Almaza… tout le monde se plie en quatre et tous posent la même question à mes trois Français : « Chou tu as aimé le Liban ? ». J’ai tellement envie de répondre à leur place : oui, j’ai tellement aimé le Liban que parfois je le déteste.
Je déteste ce qu’il devient, je déteste cet État failli, où l’on n’a pas de droits, ces billets de 100 mille livres, les prix qui flambent, brûlant à feu doux les honnêtes gens qui n’ont plus rien.
Je déteste ce pays, son système, sa corruption, le fait qu’il soit devenu un club privé pour les expats…
Mais j’oublie vite, très vite, toutes les épreuves du Liban, de mon Liban : toutes ces guerres qu’il a vécues, la sienne et celles des autres… Qui peut encaisser tout ça ?
Le Liban, je l’adore et je le déteste. Mais c’est seulement parce que je l’adore que je peux le détester.
Mon mari et mes enfants, eux, sont obligés de l’aimer, sinon je leur déclare la guerre !
Eléonore Abou-Ez Colombain est une journaliste franco-libanaise basée à Paris.

