Une messe sera célébrée le dimanche 15 mars à Sin el-Fil pour que les trois hommes tués dans une attaque israélienne au drone à Ain Ebel, au Liban-Sud, et les résistants de ce village frontalier ne soient pas oubliés.
Ils habitent Achrafieh, Sabtiyeh, Rawda, Jdeideh, Jal el-Dib, Antélias et Rabieh. Mais leur cœur -depuis le 2 mars, quand le Hezbollah, sous l’impulsion des Gardiens de la révolution iranienne, a décidé de lancer à partir du Liban une offensive contre Israël- est à 150 kilomètres de Beyrouth. Dans le caza de Bint Jbeil, dans leur village natal de Aïn Ebel plus exactement, à 5 kilomètres à vol d’oiseau de la frontière avec Israël.
Ils se sont rassemblés samedi 14 mars en matinée dans les locaux de la Ligue maronite. Leur mission cette fois-ci, n’était pas de préparer les denrées alimentaires et les produits de première nécessité destinés à être acheminés vers Aïn Ebel, mais d’organiser une messe à Sin el-Fil, en l’église Sainte Rita, dimanche 15 mars à 16h, pour le repos de l’âme d’Elie Atallah (44 ans), de Georges Khreich 29 ans, et de Chady Ammar 22 ans. Les trois avaient été tués par un drone israélien, alors qu’ils se trouvaient sur le toit d’une maison du village, où ils tentaient de réparer des câbles internet, tombé en panne dans tout un quartier.
Le caza de Bint Jbeil compte quatre villages exclusivement chrétiens, Kawzah, Debl, Rmeich et Aïn Ebel, situés à la frontière avec Israël. Leurs habitants, une dizaine de milliers, ont décidé pour la plupart de rester sur place, alors que les villages autour d’eux se sont vidés de leurs habitants.

«Il reste 400 familles aujourd’hui à Aïn Ebel, soit 1800 personnes. Nous comptons rester jusqu’au bout», souligne le vice-président du conseil municipal Ayman Barakat.
«C’est notre seule manière de préserver la terre», renchérit Sandy Diab, expliquant qu’il y a deux cellules de crises, l’une à Aïn Ebel et l’autre à Beyrouth. «Nous sommes constamment en contact pour parer à toutes les urgences et les besoins», dit-elle.
Derrière leurs ordinateurs, Pamela Chbat, tout comme Bachir Diab préparent minutieusement les détails de la messe du dimanche: les listes des personnes conviées, le placement des personnalités qui seront présentes, le déroulement de la messe, les intentions qui seront récitées, les portraits des trois victimes à imprimer.
«Nous organisons cette messe parce que de nombreuses personnes de Aïn Ebel n’ont pas pu se rendre aux funérailles à cause de la situation. Et puis nous sentons que l’on n’a pas assez parlé de ces trois hommes. De nombreuses personnalités, institutions et Organisations non gouvernementales nous soutiennent. Nous tenons à ce qu’elles prient avec nous pour nos martyrs mais aussi pour Aïn Ebel, afin que nous puissions rester au village», lance Bachir Diab.
La messe sera célébrée par l’évêque maronite de Beyrouth, Boulos Abdelsater, en présence de l’évêque d’Antélias, Antoine Bou Najem et du nonce apostolique au Liban, Paolo Borgia.
Une diaspora qui compte 20 000 personnes
En plus des quelque 1 800 personnes restées et prises entre les tirs de l’armée israélienne et ceux du Hezbollah, Aïn Ebel compte près de 5 000 habitants qui partagent leur vie entre Beyrouth et ce village frontalier.
«Et 20 000 personnes à l’étranger, entre l’Australie, le Canada et l’Europe. Aujourd’hui, il reste 50 personnes en Israël et plusieurs centaines qui sont parties d’Israël vers l’Europe», notamment l’Allemagne et la Suède, souligne Charbel Sakr.
«Nous sommes des laissés pour-compte. Le caza de Bint-Jbeil compte plus de 15 000 maronites, ils n’ont malheureusement pas de député», déplore Edgar Barakat.
Lors du retrait israélien en 2000, près de dix mille habitants de villages chrétiens du Liban-Sud ont fui vers Israël, par peur de représailles du Hezbollah. Son ancien secrétaire général, Hassan Nasrallah, avait menacé d’égorger dans leur sommeil ceux qui resteraient chez eux.
Eux, tout comme la minorité druze et les chiites, restés sur place, ont composé avec l’état de fait de l’époque. Totalement coupés du reste du Liban durant 22 ans, ils ont intégré l’Armée du Liban-Sud (milice libanaise pro-isralienne), travaillé dans les usines et les plantations des kibboutzim voisins et se sont fait soigner dans les hôpitaux de la Galilée. Complètement délaissés par l’Etat libanais, ils n’avaient pas d’autres choix.
«Il faut trouver une solution au dossier des personnes qui sont restées en Israël. Mes deux oncles et leurs familles respectives sont encore là-bas. Ma grand-mère est morte en attendant leur retour», lance une femme.
Des phrases amères fusent de partout. «Je suis chrétienne, je ne veux pas porter de haine dans mon cœur. J’ai arrêté de consulter les réseaux sociaux. Pour nos voisins chiites, nous sommes des agents d’Israël. Ils menacent de se venger de nous à leur retour dans leurs villages», rapporte une femme. «Si nous sommes restés chez nous sous l’occupation, c’est pour préserver notre terre. Aujourd’hui aussi si 1800 personnes demeurent à Aïn Ebel c’est pour préserver la terre. Pour que nos maisons ne soient occupées ni par Israël, ni par le Hezbollah», martèle une autre.

«Durant la guerre de 2024, quand nous avons été acculés à partir, le Hezbollah est entré à Aïn Ebel, forçant les portes de nos maisons, lançant à partir de chez nous des roquettes vers Israël, pour que l’armée israélienne riposte et cible nos demeures», s’indigne encore une autre.
S’en remettre à Dieu et aux saints du Liban
«Nous avons été abandonnés par le gouvernement libanais depuis les années soixante-dix. Les soldats libanais, qui avaient rejoint les rangs de l’armée du Liban Sud (milice pro-israélienne) encaissaient leurs salaires du gouvernement libanais. Saad Haddad, officier libanais envoyé au Liban-Sud et premier chef de la l’ALS, encaissait un salaire de l’Etat libanais», rappelle un homme, tentant d’expliquer une situation ubuesque dont le prix a été payé trop cher par de nombreux habitants du Liban-Sud, qu’ils soient chrétiens, druzes, sunnites ou chiites. Selon lui, les chiites, d’ailleurs, constituaient la majorité de la milice.
«Un bout de terre de Aïn Ebel vaut tout l’or du monde», dit Marina Amoury. «Malgré toutes les guerres, c’est le seul endroit où je me sens en sécurité», confie Pamela Chbat, alors que pour Sandy Diab, il s’agit du «plus beau village au monde».
Toutes les personnes présentes samedi dans les locaux de la Ligue maronites, savent qu’à tout moment, les habitants de leur village, peuvent être obligés de partir.
Sans armes, ni munitions, les hommes du village montent la garde en permanence pour empêcher les miliciens du Hezbollah de lancer des roquettes à partir de Aïn Ebel et provoquer une riposte ou un avis d’évacuation de l’armée israélienne.
La phrase d’Edgard Barakat résume tout ce que les habitants de Aïn Ebel, voire des villages chrétiens de la bande frontalière ressentent: «Nous sommes livrés à nous-mêmes. Nous ne comptons que sur Dieu et les saints du Liban».
