Au théâtre Gulbenkian de la LAU, j’ai assisté à une première qui n’en avait pas le goût — pas de trac, pas d’hésitation, juste une jubilation collective assumée : « Abou el Zouss » de Lina Khoury. Devant un public choisi, presque complice, la salle entière a accepté de se perdre joyeusement dans cette quête absurde : un auteur et un comédien qui cherchent désespérément une fin à leur pièce. Et nous, ravis, de les suivre dans leur chute libre.
Lina Khoury connaît son public et le provoque avec tendresse. Les interactions improvisées — ou habilement mises en scène, qui sait réellement ? — créent un terrain de jeu délicieux.
Martha Haddad
Adaptée avec un flair éminemment libanais du God de Woody Allen, la pièce s’autorise tout : briser le quatrième mur, tordre le réel, ridiculiser le divin, interroger l’absurde, et surtout rire de nous-mêmes. Les références fusent — théâtrales, politiques, culturelles, historiques, locales, parfois internationales — une pluie joyeuse que seuls les spectateurs éveillés et joueurs attrapent au vol. Et lorsqu’elles nous échappent, ce n’est pas grave : une autre surgit aussitôt. C’est vivant, généreux, irrésistiblement bavard.

Lina Khoury connaît son public et le provoque avec tendresse. Les interactions improvisées — ou habilement mises en scène, qui sait réellement ? — créent un terrain de jeu délicieux où le public se retrouve acteur malgré lui. On rit parce qu’on se reconnaît, on réfléchit parce qu’on y est poussé, et l’on se surprend à applaudir des idées autant que des performances.
Mais ce qui donne à Abou el Zouss sa profondeur émotionnelle, c’est son casting : 52 ans d’anciens et d’actuels étudiants de la LAU, réunis sur la même scène. Un demi-siècle de formation, de transmission, de théâtre, de rêves et de sueur. Ils sont nombreux, oui — mais chacun existe, respire, porte sa parcelle d’histoire personnelle et institutionnelle. Et cette mosaïque humaine devient, à elle seule, un hommage à l’université, à son département de théâtre, à sa capacité à produire des artistes qui restent, reviennent et donnent encore.
À la fin, on ne sait toujours pas s’il existe un Dieu — mais on repart convaincu qu’il existe au moins un miracle.
Martha Haddad
La mise en scène transforme les corps en décors, les voix en accessoires, les mouvements en ponctuation comique. C’est millimétré mais jamais rigide, ludique mais jamais gratuit. Le chaos est maîtrisé, le non-sens est choisi, la confusion est un geste dramaturgique. Et ça fonctionne.

À la fin, on ne sait toujours pas s’il existe un Dieu — mais on repart convaincu qu’il existe au moins un miracle : voir une salle, un texte, un public et une génération entière d’artistes se répondre avec autant d’intelligence, d’audace et de plaisir.
« Abou el Zouss », c’est notre absurdité nationale, notre lucidité culturelle, notre humour existentiel — emballés dans une comédie qui ne nous prend jamais de haut, mais toujours par la main.
Un spectacle à voir, à revoir et à savourer — surtout si vous aimez que le théâtre vous chatouille le cerveau autant que les zygomatiques.
Texte : Woody Allen
Adaptation et mise en scène : Lina Khoury
Avec : Tarek Tamim, Sany Abdel Baki, Wafaa Halawi, Talal El Jurdy, Marwan Tarraf, Elie F. Habib, Alia El Khalidi, Hala El Masri, Haitham Chams, Riad Kobeissi, Sami Hamdan, Soumaya Khoury Kobeissi, Mohammad Mosallmani, Nassib Naïmeh, Fayrouz Abou el Hosn, Omar Moujaes, Mariam Shouman, Alia Abdel Baki, Lara Abou Dahen, Gaïtana Kafrouni, Gaia Sawaya, Karim Makarem, Angelina Farah.
Les représentations commencent à 20 h précises, sur la scène du théâtre Gulbenkian à la Lebanese American University — campus de Beyrouth. Billets chez Antoine.
