Le Liban, foyer essentiel de la mémoire chrétienne au Proche-Orient. Ordonné prêtre en 1896, il œuvre en Égypte avant d’être nommé, en 1911, archevêque de Mardin, en Haute-Mésopotamie. À la tête d’un diocèse arménien florissant mais menacé, il se distingue par son attachement à la vénération du Sacré-Cœur et sa défense des plus pauvres.
L’Eglise arménienne catholique vivra ce dimanche 19 octobre à Rome, un jour de gloire, avec la messe de canonisation place Saint-Pierre de Mgr Ignace Maloyan, archevêque arménien catholique de Mardin (actuelle Turquie), martyrisé lors du génocide perpétré par les Jeunes-Turcs, en 1915. Présidée par le pape Léon XIV, la cérémonie se tiendra notamment en présence du président libanais Joseph Aoun, du Premier ministre d’Arménie Nikol Pachinian, du patriarche Raphaël Bedros XXI Minassian et de plusieurs centaines d’Arméniens catholiques venus du Liban, d’Arménie et de la diaspora, dont des neveux et cousins de la troisième génération de l’évêque martyr. Le monastère patriarcal de Bzommar, qui abrite un musée Ignace Maloyan, sera au centre de l’événement. Plusieurs centaines de paroissiens et de fidèles ont été invités à y suivre par vidéoconférence la cérémonie de canonisation. Le Pape leur adresserait un mot à la fin de la messe.

La reconnaissance de la sainteté d’Ignace Maloyan marque un moment fort pour l’Église arménienne catholique, mais aussi pour le Liban, principal pays d’accueil des Arméniens fuyant la persécution ottomane. Le pays du Cèdre que beaucoup d’Arméniens tiennent pour leur « seconde patrie », reste aujourd’hui un foyer essentiel de la mémoire arménienne chrétienne au Proche-Orient.
Formé au monastère de Bzommar
Né en 1869 à Mardin, Choukrallah Maloyan, qui prendra le nom d’Ignace en religion, en l’honneur de saint Ignace d’Antioche, entre très jeune au séminaire du monastère patriarcal arménien catholique Notre-Dame de Bzommar (Kesrouan), au cœur de la montagne libanaise. Il y passe une quinzaine d’années de formation intense, dans un cadre spirituel marqué à la fois par la Tradition orientale et la fidélité à Rome.
Ordonné prêtre en 1896, il œuvre en Égypte avant d’être nommé, en 1911, archevêque de Mardin, en Haute-Mésopotamie. À la tête d’un diocèse arménien florissant mais menacé, il se distingue par son attachement à la vénération du Sacré-Cœur et sa défense des plus pauvres.
Témoignage du sang et nuée surnaturelle
En 1915, lors des déportations et massacres perpétrés contre les Arméniens dans l’Empire ottoman, Mgr Maloyan est arrêté avec des centaines de fidèles. Refusant de se convertir à l’islam, il est torturé (on lui arrachera les ongles) et martyrisé (11 juin 1915) avec plusieurs centaines de déportés, sur le chemin de Diarbakir, à plusieurs jours de marche de Mardin, se conformant enfin au modèle que lui avait offert Ignace d’Antioche dont il avait pris le nom.
Selon des récits concordants rapportés par les soldats conduisant les colonnes de déportés, une « nuée surnaturelle » recouvrit la communauté des martyrs lors d’une cérémonie de fraction du pain que Mgr Maloyan célébra avant l’exécution. La nuée, tenue pour miraculeuse, les déroba aux regards de leurs bourreaux.
L’évêque martyr a été béatifié par Jean-Paul II, qui a reconnu son martyre in odium fidei (en haine de la foi) le 7 octobre 2001. Le décret de canonisation a été signé par le pape François, sans nécessité d’un miracle, en vertu de son témoignage héroïque.

Une mémoire arménienne universelle
La canonisation de Mgr Maloyan s’inscrit dans le contexte plus large de la reconnaissance ecclésiale des martyrs arméniens. C’est à l’occasion du centenaire de ces massacres (2015) que l’Eglise, par la voix du pape François, a pour la première fois utilisé oralement le terme « génocide » pour qualifier ce massacre. Lors de la liturgie solennelle, place Saint-Pierre, le pape avait alors parlé du « premier génocide du XXe siècle ».
Le terme était apparu déjà en 2001, dans une déclaration commune signée entre le pape Jean-Paul II et le Catholicos Karékine 1er, où il avait été question de « l’extermination d’un million et demi de chrétiens arméniens, au cours de ce qui a traditionnellement été appelé le premier génocide du XXe siècle ».
Pour Mgr Machdots Zahterian, recteur du séminaire arménien catholique des Saints Archanges, près d’Erevan, joint au téléphone « ce moment historique est également un moment de justice ».
Le Liban, terre de mémoire et de communion
Le Liban, où Mgr Maloyan fut formé, conserve une place centrale dans l’histoire de l’Église arménienne catholique et de toutes les autres minorités chrétiennes déportées de Turquie. Le monastère de Bzommar, siège du patriarcat arménien catholique, reste aujourd’hui le cœur spirituel de cette Église orientale de droit propre (sui iuris) unie à Rome.
Le pays du Cèdre abritait une importante communauté arménienne, majoritairement issue des rescapés du génocide. La guerre au Liban, puis en Syrie (2011-2024) et la création de l’Arménie (1991), après la dislocation de l’ URSS, ont drainé vers l’étranger, une partie non négligeable de cette communauté, représentée au Parlement libanais par six députés, un Arménien-catholique et cinq Arméniens orthodoxes (Eglise apostolique arménienne). Du point de vue communautaire, ces cinq parlementaires relèvent du Catholicossat de la Grande maison de Cilicie, qui a juridiction sur les Arméniens de Syrie, du Liban et de Chypre, et dont le siège est à Antelias, au nord de Beyrouth. Ce siège autocéphale reste cependant en communion avec le Catholicosat d’Etchmiadzine, près d’Erevan, la capitale de l’Arménie.
Au nombre des Libanais présents à la cérémonie, on s’attend à la présence des députés Jean Talousian, représentant les arméniens catholiques et Paula Yacoubian. « Je serai là d’abord pour un miracle, celui du salut du Liban » a affirmé la jeune députée, qui reconnaît être « en recherche ».
« L’œcuménisme des martyrs »
En ce siècle marqué, selon le Pape François, par « l’œcuménisme des martyrs », la figure de saint Ignace Maloyan devrait interpeller les fidèles d’un Orient tourmenté et parfois décimé par le fondamentalisme venu d’Orient et l’aventurisme venu d’Occident, l’Etat islamique à la recherche d’un territoire et le président George Bush envahissant l’Irak sur un mensonge planétaire.
Selon L’Œuvre d’Orient, sur plus de 10 millions d’Arméniens dispersés dans le monde, il y a environ 450 000 Arméniens catholiques en Arménie et dans les anciens pays soviétiques, et quelque 200 000 au Liban.
La canonisation du saint évêque Ignace Maloyan n’est pas seulement un acte de mémoire, mais une affirmation de la vitalité spirituelle des Églises d’Orient, si souvent oubliées dans l’histoire de la sainteté. Ainsi, à l’occasion de la cérémonie de canonisation de Mgr Maloyan, l’Eglise arménienne catholique, réduite à un « reste », ou une « souche », est en droit de proclamer à nouveau, avec Isaïe que « la souche est sainte ».

