Le bienheureux Estephan Nehmé répétait souvent en libanais ces deux mots : « Allah yarani », c’est-à-dire « Dieu me voit ». Cette formule résume aujourd’hui, aux yeux des fidèles, toute sa personnalité.
Le bienheureux Estephan Nehmé est une figure assez mal connue des fidèles de l’Église maronite. Né le 7 mars à Lehfed (Jbeil), de son vrai nom Youssef Nehmé, il rejoignit le monastère de Kfifane (Batroun) en 1905, à l’âge de 16 ans. En tant que frère – état dans lequel il choisit de rester – il travailla dans les jardins des monastères et acquit des connaissances en menuiserie et en maçonnerie. Sa spiritualité consistait à vivre en permanence sous le regard de Dieu. Il répétait souvent en libanais ces deux mots : « Allah yarani », c’est-à-dire « Dieu me voit ». Cette formule résume aujourd’hui, aux yeux des fidèles, toute sa personnalité. On y retrouve aisément la règle de vie de Laurent de la Résurrection, tout entière centrée sur la pratique de la présence de Dieu et une conscience toujours en éveil.
C’est ce moine, déclaré bienheureux, qui s’est manifesté en 2020 à Josianne Khairallah Afif (40 ans), employée de banque, mariée à un ingénieur maronite et résidant à Zouk Mosbeh. L’apparition s’est produite en songe, dans des circonstances très particulières, et son récit, enregistré, a fait le tour de YouTube.

Mais laissons la parole à Josianne Afif :
« À l’époque, après la découverte d’un cancer, ma mère venait de subir l’ablation d’un sein. L’oncologue avait recommandé un suivi d’au moins sept séances de chimiothérapie. À la maison, c’était pour moi une souffrance insoutenable de voir ma mère perdre ses cheveux. Une nuit que j’étais en prière, récitant le chapelet, je suppliais en larmes le Seigneur d’adoucir ses souffrances. Puis je m’endormis.
Dans mon sommeil, un moine aux larges épaules, vêtu d’une soutane salie de terre, les joues rouges, la barbe noire parsemée de poils blancs, m’apparut. Il sanglotait, et je me mis à pleurer aussi, avant de l’interpeller : “Pourquoi restes-tu les bras croisés pendant que ma mère souffre ?” Toujours en songe, il me prit par la main et me conduisit devant une grande statue de saint Charbel, installée dans un coin de notre jardin. Il me dit : “Ta mère guérira le 22 du mois.” »
À cette date très symbolique pour les chrétiens du Liban, une procession mensuelle se tient au couvent Saint-Maron d’Annaya, où se trouve le tombeau de saint Charbel, en souvenir de la guérison miraculeuse, le 22 janvier 1993, de Nouhad Chami à l’intercession du grand thaumaturge. Alitée et incapable de se mouvoir à cause d’une hémiplégie provoquée par une artériosclérose au niveau du cou, elle était alors âgée de 55 ans et mère de douze enfants.

« Je me réveillai et trouvai mon mari en train de scruter mon visage, qui reflétait, je crois, les échanges que je venais d’avoir dans mon sommeil, poursuit Josianne Afif. Je lui rapportai ma vision, tout en précisant que le moine qui m’était apparu m’était totalement inconnu. En racontant ce rêve à ma mère, elle fut convaincue qu’il s’agissait de saint Nehmetallah Hardini, et nous nous promîmes de visiter sa tombe au couvent de Kfifane dès que possible.
Les séances de chimio étaient prévues tous les 15 du mois, mais nous étions en pleine pandémie de Covid. En raison de la fermeture de la Caisse nationale de sécurité sociale, la troisième séance fut retardée jusqu’au 22 du mois. Inopinément, une semaine après la première séance, l’oncologue qui la suivait l’appela pour lui annoncer que les résultats des tests étaient tels qu’elle n’avait plus besoin de chimiothérapie. C’était il y a cinq ans. Je crois sincèrement que ma mère est une miraculée de saint Charbel. »
« Comme convenu, poursuit Josianne Afif, nous nous rendîmes un jour à Kfifane pour nous recueillir et rendre grâce pour sa guérison. Le jour dit, agenouillées devant le cercueil de saint Nehmetallah Hardini – au voisinage duquel se trouve celui du bienheureux Estephan Nehmé – je reconnus, dans le portrait photographique de ce dernier, le moine qui m’était apparu en songe.
Réconfortée par la guérison de ma mère, je commençai à craindre pour moi-même, car il apparaissait de plus en plus clairement que le cancer du sein était héréditaire dans notre famille. Ce qui suivit confirma mes pires craintes : à la suite d’une mammographie en juillet août 2025, trois nodules furent repérés au sein droit. Selon l’oncologue, deux d’entre eux étaient potentiellement cancéreux. Il recommanda une biopsie. À cette nouvelle, je m’effondrai.
Un soir, me voyant à bout de nerfs, mon mari me proposa d’aller prier sur la tombe de sainte Rafqa, à Jrebta (Batroun). Je ne me fis pas prier, et la voiture nous emporta en pleine nuit. À notre arrivée, les moniales étaient déjà endormies et les portes du couvent fermées. Devant la statue de la sainte, dressée dans le parc entourant le couvent, je priai et avalai un peu de la terre à ses pieds.
Nous nous rendîmes ensuite à Kfifane. Il était environ 23 heures, et là aussi le couvent était fermé, les alentours déserts. Je priai quelques instants puis, sur le point de repartir, nous vîmes deux moines se promenant dans une zone d’ombre. L’un d’eux agita la main dans notre direction. Mes larmes m’empêchaient de bien voir. Sur le conseil de mon mari, nous descendîmes de voiture et nous approchâmes d’eux, dans l’intention de solliciter leurs prières. L’un d’eux se présenta à moi en disant : “Je suis le père Estephan, et voici le père Johnny.” C’était le père Estephan Farah, supérieur du couvent. À cet instant, mes larmes de souffrance se changèrent en larmes de joie. Pour moi, frère Estephan me faisait signe. »
« Nous rentrâmes à Zouk, confiants que les deux moines priaient pour nous. Une semaine plus tard, je me rendis au laboratoire de l’hôpital pour les prélèvements nécessaires aux biopsies. Les trois nodules avaient disparu. Une biopsie faite à tout hasard le confirma. L’oncologue qui me suivait me recommanda un second avis : le nouveau médecin confirma le diagnostic. Tout était propre. Que dire ? Frère Estephan est devenu pour moi un intercesseur, un saint, un frère, un médecin, et je ne me lasserai jamais de rendre grâce à Dieu pour le bien qu’il m’a fait. »
Ce témoignage, Josianne Afif l’a rendu au couvent de Kfifane le 30 août 2025, date liturgique retenue pour la fête du bienheureux frère Estephan, en présence notamment du supérieur du couvent, le père Estephan Farah, qui a involontairement – mais providentiellement – joué un rôle dans cette histoire. Étaient également présents le père Boulos Azzi, postulateur de la cause de la plupart des saints maronites, qui guette le second miracle permettant la canonisation du bienheureux Estephan Nehmé.
Ce dernier fut béatifié en 2010 par le pape Benoît XVI, à la suite de la guérison miraculeuse, en 1984, de sa nièce, sœur Marina Nehmé, atteinte d’un cancer des os.
