Comme chaque année, les parents des victimes de l’explosion du port de Beyrouth arborent les portraits de leurs morts et appellent à ce que justice soit faite. Pour la cinquième commémoration du 4 août, les officiels étaient présents, pour la première fois, dans la foule. (Crédit photos Marwan Naamani).
Une femme blonde et menue arbore un T-shirt noir frappé du portrait d’une jeune fille blonde avec l’inscription : « Mon gouvernement a fait cela ». La femme, Shoushan Bezjian, accompagnée de sa sœur Sylva, raconte : « Ma fille, Jessica Georges Bezjian, était infirmière à l’Hôpital Saint Georges. Elle est la plus jeune infirmière à périr dans une explosion depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle avait 22 ans ».
« Jessica venait d’acheter une voiture, elle conduisait lentement, son shift commençait à 19:00 heures, mais elle n’aimait pas être en retard. Et comme je m’inquiétais toujours pour elle, elle avait l’habitude de m’envoyer un message à chaque fois qu’elle arrivait à destination. Quand elle est arrivée à l’hôpital orthodoxe ce jour-là, elle m’a envoyé un message par WhatsApp, la photo d’un ange. Il était 18 :03. Puis il y a eu l’explosion. Je tenais une statue de l’enfant Jésus de Prague dans mes mains. La statue s’est brisée et j’ai su que ma fille était morte. J’ai juste su. J’ai appelé Georges mon mari et j’ai crié : ‘Jessica est partie’ », confie Shoushan.
Shoushan descend de son domicile de Bsalim dans le Metn jusqu’à Achrafieh. « J’ai retrouvé ma fille sur un brancard de l’hôpital, quelqu’un avait mis un chapelet à l’effigie de saint Charbel sur son corps qui était intact. Jessica avait une importante blessure dans la nuque. Son cou était brisé », dit-elle.
Elle enchaîne : « J’ai une autre fille, hôtesse de l’air, j’avais tout le temps peur pour elle, qu’elle ait un accident en vol… Regardez-moi aujourd’hui, dans la rue appelant depuis cinq ans à ce que justice soit faite. Jessica aurait pu avoir 27 ans aujourd’hui, j’aurais pu être, avec sa tante, en train de l’aider à élever ses enfants. Mais ils l’ont tuée. La corruption de l’Etat l’a tuée ».
Shoushan, comme un petit millier de Libanais, était présente à la manifestation commémorant les cinq ans de l’explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020.
Les habitants des quartiers impactés
En comparaison avec les années précédentes, il n’y avait pas grand monde à la marche et au sit-in commémorant l’explosion du 4 août.
Mais comme chaque année, beaucoup d’habitants des quartiers impactés, arborant des vêtements sombres, sont descendus à pied de chez eux, prenant les ruelles menant au port de Beyrouth, pour participer à la commémoration.
La journée du 4 août 2020, les a transformés à jamais. Ils n’étaient pas là pour dire qu’ils n’ont pas oublié ou qu’ils se souviendront toujours de ce mardi d’été, où les horloges se sont arrêtées à 18 :07, le moment où l’entrepôt numéro 12 du port de Beyrouth, au pied des silos, et qui contenait plus de 600 tonnes (de 2700 tonnes) de nitrate d’ammonium a explosé, transformant cinq quartiers de la capitale libanaise en champ de ruine.
Le lundi 4 août 2025, on notait la présence de ministres de tous les courants politiques, notamment Rakan Nasreddine, ministre de la Santé proche du Hezbollah. Il y avait des ministres indépendants, des Forces libanaises et des Kataëb, dont le ministre de la Justice Adel Nassar. Il y avait aussi de nombreux députés et d’anciens députés de Beyrouth.
Depuis cinq ans, l’enquête menée par le juge Tarek Bitar a été entravée et gelée, par des procureurs et des députés proches du Hezbollah et du Mouvement Amal.
Pour la première fois donc des officiels ont participé à la commémoration du 4 août, commençant par prendre part à la marche devenue traditionnelle à partir de la caserne des pompiers de la Quarantaine, qui a perdu 10 membres, dont les corps ont été déchiquetés par l’explosion.
« J’ai accouché le jour de la mort de mon père »
Lara Hojaiban, une femme blonde, grande, mince et élégante, arbore le portrait de Lara Hayek, une jeune femme blessée lors de l’explosion au port et qui est depuis dans le coma à l’hôpital de Bhaness. L’explosion a fait plus de 6500 blessés.
« Je porte sa photo parce que nous avons le même prénom. La mère de Lara, Najwa, sera à la tribune aujourd’hui pour appeler entre autres à ce que les soins des blessés qui souffrent jusqu’à présent des séquelles de leurs blessures soient couverts par le ministère de la Santé. Et ces blessés sont nombreux ; il y a beaucoup qui ont perdu la vue par les bris de verre par exemple. Depuis cinq ans, c’est la famille de Lara, qui paie les dépenses des traitements », dit-elle.
Elle ajoute : « Je suis aussi la fille d’une victime. Ma mère a péri dans l’explosion du port. Elle était chez elle. Elle habitait à côté de l’Hôpital Saint Georges. Elle a eu des fractures dans tout le corps. Ma mère, qui est d’origine croate, avait déjà été blessée par une explosion durant la guerre du Liban. C’était le 30 mai 1988, dans le quartier de Rmeil ».
Claire Zaarour, la trentaine, arbore le portrait de son père Antoine Zaarour. « Il habitait le quartier de la Quarantaine, il était au balcon et il a été blessé à la tête. Mon père avait 69 ans. Le 4 août 2020, j’étais enceinte de huit mois. Mon père ne s’est jamais réveillé de son coma, il est décédé à l’hôpital un mois plus tard. Le jour même, j’ai donné naissance à ma fille », raconte-t-elle. « Nous sommes les enfants de la Résurrection. Nous avons perdu une vie mais nous avons gagné une autre. C’est pour cela que j’ai espoir, que je sais que quoi qu’il arrive justice sera faite », dit-elle.
Minute de silence et rideaux baissés
Il y avait dans la foule des personnes qui arborait des portraits de victimes qu’elles ne connaissaient pas.
Mariam, 18 ans, habitant la banlieue sud de Beyrouth, a de beaux cheveux noirs. Elle tenait le portrait d’un homme qu’elle ne connaissait pas. « Il y a des familles de victimes qui sont absentes aujourd’hui, mais il ne faut oublier personne. Pour moi c’est important d’être là, pour Beyrouth et pour le Liban. Il ne faut plus vivre dans l’impunité et il ne faut plus blanchir les corrompus et les coupables quel que soit le camp auquel ils appartiennent », note-t-elle.
Le camion de pompiers hissant un drapeau libanais géant ensanglanté mène la manifestation jusqu’à devant les silos du port.
Ici, la cérémonie commence. Sur un écran géant, on fait passer les noms et les portraits des 235 victimes de l’explosion au port Beyrouth. Plusieurs personnes, tous faisant partie des familles des victimes, se relaient à la tribune. Parmi eux, William Noun, le frère de Joe Noun, l’un des pompiers ayant péri dans l’explosion.
Connu pour son courage et son franc-parler, William Noun, qui ne s’est jamais lassé de demander à ce que justice soit faite, avait été arrêté sous le mandat de l’ancien président Michel Aoun et son domicile avait été perquisitionné. Il avait aussi reçu des menaces.
S’adressant aux officiels présents à la commémoration pour la première fois depuis l’explosion au port, il a demandé : « Si les temps ont changé, et si vous êtes tous avec nous, si vous nous soutenez tous vraiment, dites-nous, pourquoi nous sommes encore dans la rue pour appeler à ce que justice soit faite ? »
Il est 18 :07, l’heure où Beyrouth, il y a cinq ans, a explosé. C’est le moment de la minute de silence traditionnelle, suivie des applaudissements, des cornes de brume des bateaux, des sirènes des pompiers et du glas des églises voisines.
C’est la commémoration la moins suivie et la plus courte depuis cinq ans. Les participants rejoignent leurs voitures ou rentrent chez eux à pieds. La majorité des magasins et des restaurants des quartiers impactés par la troisième explosion la plus importante du monde après celle de Hiroshima et Nagasaki, ont les rideaux baissés.
L’ABC Achrafieh, le plus grand centre commercial de la ville, a fermé ses portes dans l’après-midi avant le rassemblement pour la cérémonie commémorative et a éteind son dôme qui reste généralement allumé toute la nuit.
Quoi qu’il arrive, à Beyrouth, la ville qui respire la vie, le 4 août demeurera une journée de grand deuil.








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