Lorsque la gigantesque explosion du 4 août 2020 a dévasté Beyrouth, elle n’a pas seulement détruit des bâtiments et arraché des vies. Elle a aussi balayé le fragile sentiment de sécurité auquel de nombreux habitants s’accrochaient encore, confirmant une fois de plus une vérité brutale : au Liban, l’État ne vous protège souvent pas.
Pour beaucoup, les blessures physiques ont commencé à guérir. Mais les blessures invisibles — le choc, le chagrin, la colère, la conscience aiguë de la négligence gouvernementale — sont plus profondes et durent bien plus longtemps.
Le poids de la douleur
Les psychologues sont d’accord : la première étape vers la guérison d’un traumatisme n’est pas d’effacer la douleur, mais de la reconnaître. À Beyrouth, cela signifie s’autoriser à nommer les pertes — proches disparus, maisons détruites, rêves brisés. Cela signifie admettre que la peur est réelle, que la méfiance est fondée et que la défaillance de l’État n’est pas une illusion.
Cette acceptation n’est pas une résignation. C’est l’inverse : c’est refuser de se faire violence en prétendant que « ça ne va pas si mal » alors que c’est faux.
Vivre sans l’illusion de sécurité
L’explosion a rouvert une blessure ancienne, ravivant les souvenirs de la guerre civile et d’autres traumatismes nationaux. Pour certains, elle a fait naître une culpabilité de survivant : Pourquoi ai-je vécu alors que d’autres sont morts ? Pour d’autres, elle a gravé un état d’alerte permanent, comme si la prochaine catastrophe n’était qu’à quelques jours.
En l’absence d’un gouvernement protecteur, la sécurité devient quelque chose que nous devons construire nous-mêmes — à travers des réseaux communautaires, l’entraide et une vigilance partagée. Accepter l’absence d’un État fiable est douloureux, mais cela ouvre aussi la voie à une résilience plus lucide et autonome.
Prendre soin de nos blessures
Guérir, dans ce contexte, c’est porter deux vérités en même temps :
- La douleur est légitime et ne disparaîtra pas du jour au lendemain.
- Nous avons la capacité de prendre soin de nous-mêmes et les uns des autres, même sans prise en charge institutionnelle.
Cela peut prendre la forme de :
- Consulter un professionnel de santé mentale, si possible.
- Créer des cercles de confiance informels où partager librement ses histoires.
- Accomplir de petits gestes quotidiens — préparer un repas, s’occuper d’une plante, marcher — pour retrouver un ancrage.
- Transformer la colère en action : plaidoyer, art, projets de reconstruction, afin de passer de la paralysie au mouvement.
Du deuil à l’action
Dans un pays où la justice reste insaisissable, l’action devient une forme de guérison. Nous ne pouvons pas annuler l’explosion ni reconstruire l’État du jour au lendemain. Mais nous pouvons reprendre la main sur notre récit : nous ne sommes pas des victimes passives.
Accepter la vérité de notre douleur et la réalité de l’abandon politique n’est pas un renoncement — c’est bâtir quelque chose de plus solide que le déni. C’est le travail discret et persistant de soin, avec la certitude que, même en l’absence de l’État, nous pouvons trouver des moyens de rester vivants, reliés et humains.
Guide de survie psychologique : vivre avec la douleur et sans protection de l’État
- Nommer sa douleur
Ne minimisez pas ce qui s’est passé. Dites-le à voix haute : J’ai mal. J’ai peur. Je suis en colère. Mettre des mots sur ses émotions les rend plus supportables. - Créer de micro-rituels de sécurité
Prendre un thé à heure fixe, allumer une bougie, s’occuper d’une plante de balcon — de petites ancres qui apaisent le système nerveux. - Trouver vos alliés
Identifiez deux ou trois personnes en qui vous avez une confiance totale. Partagez nouvelles, inquiétudes et petites joies. La communauté est votre trousse de secours. - Limiter l’exposition aux nouvelles accablantes
Restez informé, mais évitez le doom-scrolling. Votre esprit a besoin d’espace pour guérir. - Bouger, même doucement
Marche, étirements ou simples exercices respiratoires aident à relâcher la tension que le traumatisme imprime dans les muscles. - Donner un sens à votre douleur
Transformez-la en art, en bénévolat ou en aide à la reconstruction. L’action soigne. - Accepter ce que vous ne pouvez pas contrôler
Reconnaître l’absence de protection étatique sans laisser cela définir votre valeur ou votre avenir. - Chercher de l’aide professionnelle si possible
Un·e thérapeute, un·e conseiller·ère ou un groupe de soutien peut vous aider à traiter le traumatisme dans un cadre sûr.
- Xaritini Poulaki est une spécialiste en communication et psychothérapeute, diplômée de l’Université Panteion d’Athènes. Elle travaille dans ce domaine depuis 2018, avec un accent particulier sur le développement émotionnel et la résilience.
