Tout au long du roman, un geste revient à plusieurs reprises : celui de tâter machinalement dans la poche de ses vêtements « ses anxiolytiques et ses antispasmodiques » — les tâter pour s’assurer, pour se rassurer.
Techniques de la misère, ce sont en quelque sorte les déambulations pragmatiquement erratiques de Hachem, instituteur au maigre salaire d’instituteur, dans un Liban empêtré dans une guerre civile qui n’en finit plus, et dont les conséquences se font sentir au cœur même du quotidien.
C’est ce quotidien perturbé, justement, que Rachid El-Daïf décrit dans tous ses détails, sa langueur, son angoisse.
L’angoisse du quotidien : ces trois mots transposent à merveille l’univers du roman, dès les premières lignes, et dans le récit, et dans le style. Une phrase, un paragraphe, pour détailler chaque geste anodin du réveil, comme si ces gestes étaient devenus, en soi, des événements.
Et les détails sont donnés en abondance, dans les moindres nuances d’un espace contigu : que ce soit dans la cuisine ou la salle de bains, autour d’une table dans un café, ou au creux des mains, ses dix doigts et leurs différentes positions, jusqu’à provoquer une sensation de suffocation, d’incompréhension.
Pourquoi cette profusion de détails ? La question persiste, au-delà de la lecture, au-delà d’une tentative d’explication puisée dans un vécu personnel durant la dernière crise.
Est-ce tout simplement un mécanisme de défense, né de l’épuisement mental qui surgit quand les besoins vitaux viennent à manquer ?
Est-ce la nécessité — l’urgence — de fixer l’attention sur ce qui est contrôlable, sur la seule réalité, le seul vécu sur lesquels on a prise, pour éviter de glisser dans la folie qui guette ?
Tout au long du roman, un geste revient à plusieurs reprises : celui de tâter machinalement dans la poche de ses vêtements « ses anxiolytiques et ses antispasmodiques » — les tâter pour s’assurer, pour se rassurer.
Cette phrase ponctue le récit comme le point d’ancrage d’une journée d’angoisse, pour pouvoir continuer à tenter de résoudre les préoccupations pragmatiques de la journée : pénurie d’eau, coupure de courant, coupure de la ligne téléphonique, dépréciation de la livre libanaise face au dollar américain, pauvreté paralysante, dignité bafouée.
Autre phrase leitmotiv, que Hachem exprime à haute voix ou pense intérieurement, dans un geste de révolte impuissante :
« Sept mille pensées dans la tête ! Et ce n’est pas le temps qui manque. Mais c’est l’incapacité de les noter. »
Une pensée qui annule justement toute pensée — tout autre genre de pensées que celles relatives à ce quotidien misérable.
Mais paradoxalement, c’est de cette absence de pensée que naît l’écrit, ce récit.
Narré à la troisième personne du singulier, le roman conserve toutefois un regard braqué sur celui de Hachem, comme si ce dernier s’était dédoublé, et qu’il se regardait s’empêtrer et exister.
Ou plus justement, cesser d’exister — puisque la guerre et ses répercussions sociales, sécuritaires, économiques, psychologiques, sanitaires, hygiéniques engendrent cet état d’inexistence, de survie : cet état d’absence à soi, accompagné paradoxalement d’un ancrage maladif et obsessionnel dans la réalité.
La fixation du geste reflète l’absence de l’être, l’effacement de l’état d’être.
Et l’effacement aussi du roman comme tel, puisque toutes ces séquences, narrées dans les détails les plus étroits — les plus scatologiques aussi — ne constituent pas une histoire, avec un début, un nœud et un dénouement, mais plutôt une errance littéraire, une tentative de bouleverser les codes mêmes du roman, au moment où la guerre bouleverse toute vie.
Dans ce train de vie éraillé par la misère, une séquence, vers la fin du récit, tranche pourtant avec le reste, comme étrangère au roman.
Coupure inattendue du courant électrique : Hachem se retrouve, le soir, coincé seul dans l’ascenseur de son immeuble.
Dans cet huis clos avec lui-même, dans l’impossibilité de voir son image dans le miroir, plongé dans le noir, piégé dans sa propre tête, coupé du reste du monde — dont ne lui parviennent que quelques rumeurs, quelques lumières et des aboiements de chiens — il déraille, il dérape, il bascule.
L’illusion de contrôle et de retenue s’effrite ; son comportement devient irrationnel, illogique, incohérent — proche du délire, en plein délire.
La fin boucle de manière cyclique le roman, dans l’absence d’un dénouement inexistant.
Puisqu’aussitôt la dernière page fermée, on pourrait facilement reprendre la lecture au tout début, comme une suite répétitive : tous les jours se ressemblent dans cette lutte quotidienne, et tous tournent à vide, se déroulant sans événements — ou plutôt dans l’anodin devenu événement, dans l’angoisse devenue événement.
Comme une absence à soi, en attendant la fin hypothétique de la guerre.
Ce que je dis, je le dis d’une enfance en guerre, de mes souvenirs et des récits entendus.
Ce que je dis, je le dis d’un vécu qui ne cesse de se répéter, d’une angoisse du quotidien que je ne cesse de ressentir — encore et toujours — dans son acuité et dans son ardeur, dans sa fulgurance banale et son emprise :
l’emprise sur la psyché d’un quotidien obstrué, le quotidien mettant la psyché en veilleuse, dans une tentative désespérée d’éviter la folie.
Ou de sombrer dans la folie.
« Techniques de la misère » a été publié dans sa première édition chez Dar Moukhtarat en 1989, et dans la présente édition chez Riad el-Rayyes Books en 2001.
