C’est une plongée de plain-pied dans un esprit lui-même immergé en pleine guerre libanaise ; dès les premières phrases du récit, le lecteur bascule dans l’irréel, dans cette hallucination justement, entretenue par la paranoïa du personnage, qui devient progressivement celle du lecteur. On ignore presque tout de ce personnage, mis à part sa religion qu’on devine au fil du récit, et le côté de Beyrouth où, paradoxalement, il habite.
Tout a commencé par une question sur WhatsApp d’une grande amie psychanalyste, complice littéraire, installée depuis longtemps en France :
« Connais-tu Rachid el-Daïf ? »
Oui, son Passage au crépuscule reste pour moi l’un des meilleurs romans jamais écrits — ou jamais lus — à propos du Liban et de sa guerre civile. Curiosité piquée, je décide de me lancer dans l’exploration de l’œuvre de Rachid el-Daïf. Progressivement, l’idée d’une trilogie commence à naître, confortée par l’impression première que ses deux romans Passage au crépuscule et Techniques de la misère constituent les deux facettes d’une même « folie », cette folie particulière engendrée par la guerre libanaise, et dont les échos continuent de nous hanter jusqu’à aujourd’hui. Le cycle sera clos par le dernier roman de Rachid el-Daïf, Ce que Zeina a vu et ce qu’elle n’a pas vu.
J’avais gardé de Passage au crépuscule une impression d’hallucination : récit halluciné, écriture hallucinée. Et cela avait suscité en moi une profonde sensation d’émerveillement. À la relecture, aujourd’hui, environ vingt ans plus tard, l’émerveillement est toujours là, intact, au contact de l’œuvre — et au-delà même de mon endurcissement aux choses de la vie et du pays.
Passage au crépuscule est un texte terrible. Terrible et envoûtant. Par la focalisation interne du récit, narré à la première personne du singulier comme un journal, le lecteur n’a plus aucun répit, aucune échappatoire — plus de souffle même.
C’est une plongée de plain-pied dans un esprit lui-même immergé en pleine guerre libanaise ; dès les premières phrases du récit, le lecteur bascule dans l’irréel, dans cette hallucination justement, entretenue par la paranoïa du personnage, qui devient progressivement celle du lecteur. On ignore presque tout de ce personnage, mis à part sa religion qu’on devine au fil du récit, et le côté de Beyrouth où, paradoxalement, il habite. Son nom, on l’ignore : il ne le mentionne pas, il refuse de le mentionner pour ne pas se dévoiler, être dévoilé face à ceux qui chercheraient à le persécuter, à le tuer. On est en guerre, et le fait même d’exister est perçu comme une menace — par les autres et par soi-même, pour les autres et pour soi-même. Le sentiment de persécution emplit tout l’espace, emplit tout le roman, et s’infiltre dans tous les interstices de l’écriture, de la lecture et de l’être, comme ces « rats (qui), réveillés par l’odeur du sang, sortaient tumultueusement de leur cachette, et se mettaient à le lécher… ».
Passage au crépuscule est un texte terrible. Terrible et envoûtant. Par la focalisation interne du récit, narré à la première personne du singulier comme un journal, le lecteur n’a plus aucun répit, aucune échappatoire — plus de souffle même. Il est emprisonné dans un esprit torturé sur qui la réalité n’a plus aucune emprise. Comment déceler le vrai du faux, la réalité de l’hallucination ? Est-il amputé du bras droit, ou vit-il la peur de l’amputation dans sa chair ? Des réfugiés vivent-ils vraiment chez lui, avec lui, et deviennent-ils même les maîtres de ses faits et gestes, l’obligeant à rester cloîtré dans sa chambre ? Ou passe-t-il ses nuits seul dans l’attente du sommeil ? Le concierge de son immeuble désire-t-il l’éliminer ? La femme dans le taxi veut-elle sa mort ? Serait-il coupable d’une quelconque faute, lui « qui, depuis toujours, craint d’être désigné comme le criminel toutes les fois où celui-ci est inconnu… » ?
Ce qu’il raconte peut sembler irréel, fruit de sa fébrile imagination cauchemardesque et paranoïaque, encore un pan de son hallucination, un recoin de sa folie. Mais ce qui s’y raconte — l’événement lui-même — est très loin d’être irréel : c’est un vécu de guerre qui éclate là dans toute sa rage et ses ravages sur l’esprit.
Ce qu’il raconte peut sembler irréel, fruit de sa fébrile imagination cauchemardesque et paranoïaque, encore un pan de son hallucination, un recoin de sa folie. Mais ce qui s’y raconte — l’événement lui-même — est très loin d’être irréel : c’est un vécu de guerre qui éclate là dans toute sa rage et ses ravages sur l’esprit. Tiraillé en premier lieu par son appartenance religieuse, par une éventuelle mise à mort si l’on venait à découvrir son identité, les peurs s’emboîtent, se croisent, s’amplifient ; elles deviennent craintes, hantises, obsessions, angoisses. Elles s’insinuent, se faufilent, s’agrippent ; elles deviennent d’une nature autre, une deuxième peau, elles deviennent entité de l’être, indissociables de soi. Victime et bourreau à la fois.
Contrairement à d’autres romans qui nous propulsent au cœur de la guerre libanaise à travers le point de vue d’un combattant, d’un activiste politique, d’une victime ou d’un narrateur omniscient, ici, c’est celui d’un citoyen lambda qui va à la dérive et emporte le lecteur avec lui. Le processus d’identification se déclenche aussitôt — non pas seulement avec le personnage, mais avec son effritement, son fracassement, son morcellement. L’être éclaté. Celui que nous sommes devenus.
Dans cet espace « entre l’assoupissement et le sommeil », dans cette attente du crépuscule, dans cette folie en apnée — et pour reprendre Foucault — « la seule liberté qui lui reste, c’est celle qui existe dans les mots, sa seule ressource, sa seule source est celle du langage ». De la fragmentation de soi naît ainsi un délire verbal, tissé dans la minutie des mots, dans l’impact de l’écrit, dans la folie qui, comme « l’odeur du sang répandu » à Beyrouth, suinte de chaque amoncellement de mots, de cette composition verbale compacte et resserrée qu’est ce roman.
Publié sous le titre original « Fusha mustahdafa bayna al-nu’as wa el-nawm », chez Dar Mukhtarat, 1986, le roman a été publié en français sous le titre Passage au crépuscule, aux éditions Actes Sud, 1992.
