« Il n’existe que deux choses infinies, l’univers et la bêtise humaine… mais pour l’univers, je n’ai pas de certitude absolue. » — Albert Einstein.
Il fut un temps où le Liban était une boussole pour le monde. Bien avant que ce nom n’apparaisse sur une carte, la côte phénicienne rayonnait d’inventions, de commerce et de droit. Cadmos, “premier enseignant du monde”, apporta l’alphabet qui déclencha la révolution intellectuelle grecque. Nos ancêtres cartographiaient la Méditerranée, maîtrisaient la navigation astronomique, inventaient la pourpre tyrienne, soufflaient le verre de Sidon, perfectionnaient la métallurgie, innovaient dans l’architecture navale, structuraient le commerce, développaient les premiers systèmes de poids et mesures, créaient des réseaux bancaires primitifs et exportaient leur savoir-faire jusqu’à Carthage et peut-être plus loin encore. Sous l’Empire romain, Beyrouth accueillit la première école de droit au monde, formant des juristes venus de tout le bassin méditerranéen. Ici, le droit n’était pas un mot creux : c’était une architecture intellectuelle et morale sur laquelle reposait la prospérité.
Trois mille ans plus tard, ce même Liban est devenu l’exact inverse de cet héritage. Le droit est mort, remplacé par l’arbitraire des milices et la mafiocratie des partis politiques. Le commerce est asphyxié, étranglé par la contrebande, la corruption et l’insécurité. La finance est en ruine, nos banques vidées et nos dépôts envolés. La technologie est absente, nos universités manquent de moyens, et nos cerveaux fuient à l’étranger. Ce déclin n’est pas un accident : c’est une œuvre collective, signée par toute la classe politique libanaise.
Il serait commode d’accuser uniquement le Hezbollah, milice iranienne qui a pris en otage la souveraineté nationale. Mais la vérité est plus cruelle : tous les dirigeants traditionnels, de toutes confessions, ont profité de ce rapport de force. Par peur, par calcul ou par appétit de pouvoir, ils ont intégré le Hezbollah dans le système, lui offrant une légitimité politique en échange de leur survie personnelle et de quelques sièges.
Le Liban exclus des routes économiques
Ainsi, le Liban, jadis carrefour du négoce, est aujourd’hui exclu des routes économiques, remplacé par des ports plus sûrs et plus fiables dans la région. Notre système bancaire, autrefois fleuron régional, a été méthodiquement vidé par les banquiers, transformé en machine à blanchir l’argent sale et à financer les clientèles politiques. Et de la première école de droit au monde, nous sommes passés à un pays où les juges sont intimidés, les lois bafouées et le crime organisé siège au Parlement.
Pendant ce temps, le monde avance. Le 15 août, à Pékin, s’ouvriront les premiers Jeux olympiques de robots humanoïdes, avec dix-neuf épreuves allant de l’athlétisme au patinage. Ces machines, fruits de décennies de recherche, sont programmées par des universités et des entreprises qui investissent massivement dans l’avenir. ChatGPT vient de lancer sa cinquième version, capable de raisonnements encore plus complexes. IBM annonce des avancées majeures dans l’ordinateur quantique, qui va transformer la chimie, la finance, l’IA… L’algorithme de Shor vient même de casser sa première clé cryptographique sur une machine quantique.
Pendant ce temps, notre feuille de route nationale se résume à désarmer un arsenal obsolète, défendre un système confessionnel moyenâgeux et gérer la faillite au quotidien. Nous brillons par notre contribution à la physique théorique du désastre : nous avons inventé le trou noir libanais. Chaque scandale est relié au suivant, chaque crise renforce l’autre, et l’ensemble aspire l’espoir à une vitesse dépassant celle de la lumière. Einstein en aurait perdu ses cheveux… s’il lui en était resté.
Le Hezbollah aimait se présenter comme le protecteur du Liban. La réalité est plus cruelle : Israël, grâce à ses technologies de pointe, a décimé ses cadres, surtout lors de l’opération des pagers. Les survivants sont traqués et éliminés par un arsenal de renseignement qui dépasse de loin nos capacités. L’Iran, son parrain, est aujourd’hui épuisé, étranglé par le changement climatique, l’assèchement des nappes phréatiques et un effondrement économique au point d’offrir… un jour férié de plus par semaine. Pendant que la milice s’accroche à ses armes, ses alliés politiques — ceux qui dirigent le pays depuis trente ans — continuent de brader les ressources, bloquer les réformes, vider les caisses et faire fuir les cerveaux. Une bonne partie de la population, aveuglée par les discours confessionnels de leur za’im d’un autre âge, reste figée dans un monde où l’idée même de l’intelligence artificielle n’existait pas.
L’alphabet et les cartes maritimes des Phéniciens
Les Phéniciens ont créé l’alphabet. Nos dirigeants sont incapables d’écrire un plan de sauvetage. Les Phéniciens ont tracé les premières cartes marines. Nos dirigeants naviguent à vue dans les eaux troubles de l’incompétence. Les Phéniciens ont bâti un droit qui rayonnait. Nos dirigeants ont fait du Liban un pays où les corrompus se prélassent aux côtés des banquiers véreux. Les Phéniciens exportaient des marchandises rares. Nos dirigeants exportent la misère et l’exil.
Oui, il faut désarmer le Hezbollah. Mais il est plus urgent encore d’éduquer une population qui semble régresser vers la bêtise naturelle qui a précédé les Phéniciens. Il faut aussi se trouver des dirigeants capables de rattraper le temps perdu, au lieu de se livrer à des guerres de pouvoir pour défendre leurs intérêts personnels. Quant aux actuels hommes politiques, ils feraient mieux d’utiliser ChatGPT pour rédiger leurs déclarations : ils paraîtraient moins vulgaires et peut-être plus intelligents.
Si Cadmos revenait aujourd’hui, il ne poserait même pas le pied à Beyrouth. Sans hésiter, il filerait, honteux de ses descendants, droit sur Pékin pour assister aux Jeux olympiques d’humanoïdes — des machines sans émotions ni croyances, mais déjà plus intelligentes, plus efficaces et plus honnêtes que l’intégralité de notre classe politique réunie.
Il aurait pu, il y a encore quelques mois, choisir les États-Unis. Mais depuis que Donald Trump a repris les commandes — en déclarant la guerre aux universités comme Harvard et Columbia, en voulant stopper les recherches sur les vaccins à ARN, en coupant les investissements dans tout ce qui pourrait freiner le réchauffement climatique — on dirait que l’Amérique s’est elle aussi mise à photocopier le manuel libanais de la médiocrité.
Alors Cadmos le comprendrait bien : inutile de chercher un port où accoster. Le monde entier semble vouloir apprendre du Liban… mais uniquement ses pires recettes.
Et pourtant, même dans ce naufrage, il reste ces Libanais qui tiennent bon. Ceux qui enseignent, innovent, créent, soignent. Ceux qui refusent de se soumettre à la fatalité et prouvent que le génie phénicien n’est pas mort.
Peut-être qu’un jour, grâce à eux, Cadmos reviendra vraiment… et qu’il se dira enfin : « Tiens, pour une fois, j’ai bien fait de revenir. »
