Athènes, juin 2025. Il a fait chaud sans crier gare. Sur une terrasse en bordure de trottoir, siroter un café rappelle étrangement une autre ville, toute proche, à 1h40 de vol à peine.
Sans les sonorités saccadées de la langue grecque que je comprends désormais sans trop d’efforts, je me croirais, l’espace d’un instant dans l’un des bruyants quartiers de Beyrouth. Une chaussée défoncée, ce doux chaos qui s’immisce partout et cette indicible joie de vivre empreinte d’espoir injustifié. Il en faut peu.
Dans des moments pareils à celui-ci, les bouffées de ce même espoir injustifié s’emparent de moi. Je me vois alors attablée à l’un des nombreux café-trottoirs que compte désormais ma ville natale.
Et il y a quelques jours, c’est exactement à cela que je pensais, quand je me suis soudain retrouvée le soir même, vissée devant mon téléviseur, en train de regarder béatement les gigantesques champignons de fumée noire qui s’élèvent après chaque raid de l’armée israélienne sur la banlieue sud de Beyrouth.

Des raids si violents que la caméra de la chaîne de télévision présente sur place se met à vaciller. Et que la commentatrice se voit contrainte de garder le silence, histoire de reprendre ses esprits, comme pour s’assurer qu’elle est encore indemne.
Et c’est ainsi, à chaque fois. Dès que nous autres expatriés nous nous prenons à rêver d’un été dans une maison de vacances nichée dans la montagne, voire d’un déménagement impromptu parce que ‘ça suffit maintenant de se sentir en permanence étranger quelque part’ et parce que ‘les enfants ont le droit de savoir d’où ils viennent’.
Et durant la semaine qui vient de s’écouler, tous les ingrédients étaient là pour se permettre d’avoir cet énième rêve éveillé.
L’inauguration d’un luxueux hôtel en plein centre-ville, un évènement qui se voulait clin d’œil aux fastes beyrouthins d’antan.
Une première dame impeccablement mise, un public conquis et tout aussi élégant.
La logique de l’absurde résilience libanaise veut alors qu’immédiatement, on se visualise en train de plier bagage, se précipiter a l’aéroport, sauter dans le premier vol et ‘rentrer à la maison’.
Et comme a chaque bouffée d’espoir, les écrans de télévision sont là pour rappeler sans détours ni fioritures, la rude réalité aussi bien locale que régionale.
Rentrer où, en vrai ?
Sous un balcon soufflé par l’explosion du port de Beyrouth ?
Dans une ruelle vidée de ses épiciers ?
Dans une impasse où les enfants ne jouent plus ?
Dans une ville où l’intérêt public n’est rien de plus désormais qu’une heureuse légende urbaine ?
Dans une région où, a quelques kilomètres à peine, des centaines de milliers d’êtres humains vivent dans des conditions désormais indignes de l’essence même de la race humaine ?
Car de ce maudit droit au retour, ce ne sont pas seulement les Palestiniens qui en rêvent. Mais bien l’ensemble des habitants d’une région moyen-orientale tout aussi maudite qui n’en finit plus de se venger de ses fils. Lesquels sont trop occupés à survivre plutôt que de s’atteler à la rendre respirable, vivable, humaine et pourquoi pas, citoyenne.
