Se promener mentalement dans ma tête dans les ruelles de Beyrouth et me dire qu’il y aura toujours de l’espoir.
S’y promener sans but, car tous les points de repères familiers n’y sont plus depuis longtemps.
Que dire encore de cette ville avec laquelle la plupart des expatriés – dont je fais maintenant partie depuis plus de 10 ans … 10 ans ! – ont noué une relation toxique d’amour, de haine, d’appartenance, de détachement, d’attachement désespéré, d’indifférence totale qui se mue – aussitôt que l’avion a touché le tarmac de l’aéroport – en une douleur sourde qui prend aux tripes.
Que dire de ces larmes qui coulent en silence et qui n’ont que faire de cette sobriété blasée qu’aiment en général afficher celles et ceux qui rentrent à la maison, refusant de se laisser prendre par la passion destructrice qui les lie à Beyrouth.
Que reste-t-il de cette ville aux mille parfums, aux mille visages, aux mille chaos ? Un résidu d’enthousiasme déplacé, presque désuet et mal contenu ?
Et au milieu de cette résignation silencieuse, une question, lancinante : nous sommes-nous assez battus ?
Toute résistance est-elle fatalement inutile ? D’arrêter de se battre, est-ce se condamner à un suicide collectif à peine plus douloureux que nos impossibles efforts pour survivre à Beyrouth ?
Nous sommes-nous assez battus ? Contre quoi et qui ? Ne va-t-il pas falloir accepter, enfin, de faire notre propre examen de conscience ?
Ne faut-il pas se remémorer cet instant où, seul(e) dans l’isoloir en ce mois de mai 2022, au Liban ou à l’étranger, nous avons glissé notre bulletin de vote dans l’urne. Cet instant maudit où quelque chose, ce ridicule instinct de survie sectaire et féodal, nous a enjoint de voter “utile”. Alors que l’alternative existait : la société civile.
La contrition ne sert à rien devant l’absence totale de prise de conscience qui a conduit, de manière totalement incompréhensible, à la réélection des principaux chefs de clans et artisans – pompiers pyromanes – de toutes les guerres et tous les ersatz de paix qu’a pu connaitre ce pays.
La contrition ne sert à rien face au désastre qui a frappé Beyrouth en ce jour funeste du 4 aout 2020, puis tous les jours après cette date. Face à la pauvreté qui s’y est définitivement installée.
Face au désespoir désormais endémique.
Face à une monnaie qui ne vaut plus rien. Dans un pays où la vie humaine ne vaut plus grand-chose non plus.
Car maintenant, pour survivre, il va falloir se battre. Contre nous-mêmes. Et seule une volonté réelle et sans fioritures de faire table rase de nos propres turpitudes, de nos propres réflexes arriérés, serait à la hauteur de l’ampleur du désastre. Un désastre auquel vient s’ajouter une guerre d’usure dans le sud. Une guerre qui ne veut toujours pas dire son nom.
Se promener mentalement dans les ruelles de Beyrouth et espérer qu’il y ait toujours de l’espoir, malgré une série noire d’évènements à l’envergure quasi bibliques.
