Sylviane Zehil, aux Nations unies – À New York, le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Rafael Grossi, met en garde contre une dégradation sans précédent du cadre de non-prolifération. Entre incapacité à vérifier les stocks nucléaires iraniens, affaiblissement du consensus international et obsolescence de l’accord de 2015, il alerte sur une entrée dans une phase d’incertitude stratégique où la vérification devient plus que jamais essentielle.
À New York, le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) dresse un constat sans détour : entre incertitudes sur les stocks d’uranium enrichi, fragmentation du Conseil de sécurité et obsolescence de l’accord de 2015, la gouvernance nucléaire mondiale entre dans une phase de turbulences où la vérification redevient le dernier rempart.
Une incertitude majeure : « nous ne pouvons pas confirmer »
Face à la presse, Rafael Grossi a posé un constat d’une rare gravité : « Nous n’avons pas été en mesure d’inspecter ni de vérifier que le matériel est toujours là et que les scellés de l’AIEA restent en place. »
Il a rappelé que près de 440 kilogrammes d’uranium hautement enrichi — une quantité proche du seuil militaire — avaient été placés sous scellés. Mais, dans les conditions actuelles, l’Agence ne peut plus en garantir l’intégrité.
« Tant que nos inspecteurs ne peuvent pas se rendre sur place pour vérifier, nous ne pouvons pas confirmer la situation. » Dans un système fondé sur la vérification, cette absence de certitude constitue une faille structurante.
Des installations nucléaires sous le feu : une ligne rouge fragilisée
Rafael Grossi a rappelé avec fermeté un principe cardinal du droit international : « Les installations nucléaires ne devraient jamais être attaquées. » Une position ancrée dans les protocoles de Genève et les résolutions de l’AIEA, mais désormais mise à l’épreuve par les dynamiques de confrontation.
La multiplication des frappes contre des sites sensibles introduit un précédent dangereux. Elle brouille la distinction entre objectifs militaires et infrastructures à risque systémique, tout en augmentant la probabilité d’un accident nucléaire aux conséquences transfrontalières.
Le TNP sous pression : la fin d’un consensus structurant
Sur le plan diplomatique, le constat de Rafael Grossi s’étend à l’ensemble du régime de non-prolifération, et demeure préoccupant.
La conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), qui se tient dans un contexte de guerre, se heurte à une réalité nouvelle : l’effritement du consensus entre grandes puissances.
« Par le passé, nous avions des résolutions adoptées sans vote […] ce dénominateur commun n’existe plus », a-t-il constaté. Cette disparition du consensus, notamment entre les grandes puissances, marque une rupture profonde dans la gouvernance du dossier nucléaire iranien. Le multilatéralisme, qui avait permis l’émergence d’accords structurants, apparaît désormais fragmenté.
Cette évolution marque un tournant. L’époque où les cinq membres permanents du Conseil de sécurité convergeaient sur le dossier iranien semble révolue, laissant place à un paysage fragmenté où les logiques de puissance priment sur les mécanismes collectifs.
Le JCPOA, un cadre dépassé
À propos de l’accord de 2015, Rafael Grossi a été catégorique : « Je ne vois pas cela comme un point de départ. »
Il souligne l’évolution rapide du programme nucléaire iranien : « L’Iran a connu une progression exponentielle […] nous sommes dans un tout autre contexte. »
Les capacités actuelles — nouvelles générations de centrifugeuses, diversification des installations — rendent caduc un cadre conçu pour une réalité désormais dépassée. « C’est un tout autre jeu », a résumé Grossi, soulignant la nécessité d’un nouvel instrument adapté aux capacités actuelles de l’Iran.
Risque de prolifération : une dynamique de contagion stratégique
Dans un environnement marqué par la défiance et l’instabilité, le directeur général de l’AIEA met en garde contre un effet domino.
« Il existe une grande préoccupation […] des pays pourraient être incités à reconsidérer leur renoncement aux armes nucléaires. » Il rappelle que de nombreux États disposent déjà des capacités techniques nécessaires.
D’où cet avertissement : « Un monde avec davantage de pays dotés de l’arme nucléaire ne serait pas plus sûr. » Ce diagnostic renvoie à une transformation profonde : la dissuasion, autrefois stabilisatrice, pourrait devenir un facteur d’émulation.
L’AIEA, ultime rempart opérationnel : « il faudra pouvoir vérifier »
Dans ce paysage fragmenté, l’Agence internationale de l’énergie atomique apparaît comme l’un des rares acteurs capables de maintenir un minimum de cohérence.
« Quel que soit l’accord, il faudra pouvoir le vérifier », a insisté Rafael Grossi. Mais cette mission est aujourd’hui entravée par la réalité du terrain : « Il n’y a pas de paix, seulement un cessez-le-feu […] et des difficultés d’accès. »
Sans accès, la vérification devient théorique — et, avec elle, la crédibilité du système de non-prolifération.
L’Agence se positionne ainsi comme un facilitateur technique, au-delà des clivages politiques, cherchant à « transcender les différences » pour préserver une capacité d’inspection crédible. Mais cette fonction repose sur une condition essentielle : l’accès. Or, tant que les inspecteurs ne peuvent retourner sur le terrain, la vérification reste suspendue — et, avec elle, la certitude stratégique.
Une transition vers un ordre plus instable
À travers ses déclarations, Rafael Grossi esquisse les contours d’un nouvel environnement stratégique : une vérification fragilisée, un consensus dissous et des tensions qui s’invitent au cœur même des infrastructures nucléaires.
Son diagnostic, dans ses propres mots, en résume la portée : « Nous ne pouvons pas confirmer », « nous ne l’avons plus », « nous sommes dans un tout autre contexte ».
Autant de signaux d’alerte qui traduisent une mutation profonde, et potentiellement durable, de l’ordre nucléaire international.
