Au cœur de Damas, des islamistes s’en prennent à un groupe d’activistes pacifistes qui appellent à l’arrêt des massacres.
L’homme interpelle en arabe la femme en disant : « Hé toi, la p…, tu es avec eux ? »
Et elle répond : « C’est moi la p… ? Pourquoi, qu’est ce que j’ai fait?». Il réplique et appelle les hommes avec lui : « Oui, toi la p…. Donnez-moi un bâton, je ne touche pas aux femmes (L’islam radical interdit aux hommes de toucher une femme à laquelle ils ne sont pas liés étroitement par le sang ou par alliance). Passez-moi un bâton pour que je la frappe fort ».
Pour ne pas les toucher et – donc être à l’abri du péché – on les frappe avec des objets. Et cela pour que la peau d’un homme ne touche pas celle d’une femme avec qui il n’est pas étroitement lié. Je ne suis pas une experte du salafisme mais j’essaie juste de vous expliquer.
Cela s’est passé la nuit dernière non loin du Parlement syrien au cœur même de Damas. Et la femme, que l’homme a jugé bon d’appeler p… est Zeina Shahla.
Avec sa douceur et son sourire, elle ne refuse jamais une requête. Elle a cette politesse discrète et noble, propre à la bourgeoisie de Damas.
Peu d’intellectuels, de journalistes et d’activistes syriens, voire libanais, ne connaissent pas Zeina Shahla qui a décidé depuis jeudi soir avec un nombre de ses compatriotes d’organiser un sit-in devant la place du Parlement brandissant une seule et une unique pancarte : « C’est un blasphème si un Syrien porte sur ses mains le sang d’un autre Syrien » (Dam el Souri ala el Souri Haram, en arabe) pour appeler à mettre un terme aux massacres à Soueida. C’est que Zeina a encore de l’espoir qu’avec le pacifisme et le dialogue la Syrie pourra arriver à bon port.

Zeina Shahla est une journaliste syrienne. Même si elle faisait partie de l’opposition sous le régime de Bachar el-Assad, elle n’a jamais quitté Damas, sa ville natale. Elle a confié plus tard, que parfois malgré tout son courage, elle avait la peur au ventre. Elle avait aussi été emprisonnée trois mois, chose qu’elle avait gardé pour elle, et pour son petit cercle d’amis, jusqu’à la chute du régime du Baas, quand elle s’est confiée, en quelques mots, sur Facebook.

La journaliste est actuellement membre du Comité national des disparus (des geôles du régime Assad), elle est aussi consultante en communication et spécialiste du patrimoine matériel et immatériel syrien. Depuis le 8 décembre dernier, Zeina Shahla sillonne la Syrie, du Nord au Sud, d’Est en Ouest pour rencontrer des membres de la société civile, qui comme elle, ont beaucoup répété – et peut-être répètent encore- un fameux slogan de la révolution syrienne : « Uni, uni, uni, le peuple syrien est uni (wahed, wahed, wahed, el-chaeb el-souri wahed, en langue arabe) ».
Damas, c’est elle
Zeina est le point de chute de tout chercheur et tout journaliste étranger qui arrive à Damas ou même qui est hors de Syrie mais qui a besoin d’aide ou d’information.
La ville, c’est elle. Elle est là, que vous ayez besoin d’un guide conférencier, d’un taxi pour Alep, d’un chercheur, d’un économiste, des horaires du musée national, des informations sur la situation politique ou économique. Tout.
Avec sa douceur et son sourire, elle ne refuse jamais une requête. Elle a cette politesse discrète et noble, propre à la bourgeoisie de Damas. Et dans la nuit d’hier, des hommes barbus, venus probablement d’une autre région de la Syrie, ont osé l’appeler p….
Durant la guerre en Syrie, Zeina Shahla, aurait pu venir vivre au Liban ou ailleurs. D’ailleurs, j’avais fait sa connaissance à Beyrouth, en 2017. Elle se rendaient aux Etats-Unis pour suivre un semestre d’études auprès d’une université américaine, mais le président Donald Trump avait suspendu l’entrée aux Etats-Unis de ressortissants de plusieurs pays à majorité musulmane.
Le jour où j’ai fait sa connaissance, son rendez-vous avait été annulé à l’ambassade US à Awkar, dans la banlieue de Beyrouth. A ceux qui ne le savent pas, les relations diplomatiques ont été suspendus entre la Syrie et les Etats-Unis en 2012.
Le cynisme est que Zeina, qui n’a pas pu déposer sa demande de visa ce jour-là, ne fait pas partie de « la majorité musulmane ». D’ailleurs, elle qui a rêvé – et qui rêve toujours – et qui a lutté et qui lutte encore sans relâche et sans découragement pour une Syrie pluraliste, libre et unie n’évoquera jamais avec son interlocuteur les questions de religion, ne parlera jamais d’une minorité et non d’une autre.
L’espoir pour la Syrie
Avec la chute de Bachar el-Assad, Zeina Shahla, était pleine d’espoir pour son pays.
Durant le ramadan, en mars dernier, nous nous étions données rendez-vous dans un café qui avait fermé ses volets pour que les badauds ou la police ne voient pas l’intérieur.
Le ramadan cette année était bien dur à Damas pour ceux qui n’observent pas le jeûne. Au milieu du mois, on ne trouvait même plus un cafetier dans les rues passantes. Et les restaurants, les uns après les autres, aux premiers jours du mois ont jugé plus sage de fermer, par peur de représailles. Dans la rue, on n’osait pas manger.
« On ne peut pas critiquer, sans avoir essayé. Et nous allons essayer », dit-elle.
Je lui en parle partageant mes craintes futures non seulement pour les minorités mais aussi pour les sunnites modérés des villes, notamment et surtout ceux de Damas et d’Alep.
Elle me répond convaincue que « la Syrie a toujours été un pays conservateur et que les choses finiront par aller bien ».
Elle me parlait de la situation et je devinais son espoir dans la construction d’un nouveau pays où les citoyens demanderont des comptes à leurs dirigeants, où les droits de tous les Syriens seront respectés. « On ne peut pas critiquer, sans avoir essayé. Et nous allons essayer », dit-elle.
Les chemins du Moyen-Orient
Etant libanaise, c’est-à-dire, ayant vécu toutes les guerres de mon pays et surtout baignant dans un système où l’Etat même est basé sur le communautarisme, je ne partageais pas son point de vue. J’ai senti dès février dernier que l’avenir de la Syrie sera lourd, trop lourd.
Mais j’aime Zeina, sa douceur et son sourire. Je ne lui ai rien dit. Je n’ai pas voulu l’attrister. Et puis, qui suis-je pour émettre des jugements sur la Syrie à des citoyens du pays ? Je ne suis qu’une Libanaise à Damas, une étrangère, et je n’ai pas le droit d’empêcher un peuple qui a vécu plus 54 ans les pires injustices de rêver, au moins un peu.
Comment me sentirais-je, si un étranger qui voit la situation avec recul, après une bouffée d’espoir – et elles ont été nombreuses au Liban – me dit que mon pays ira toujours à vau-l’eau ? J’ai donc préféré me taire. En fait, quand je me tais, c’est par décence ou par désespoir.
J’ai continué mon café avec elle, en parlant de choses purement personnelles et j’ai pensé à comment les chemins des habitants du Moyen-Orient se croisent et se décroisent. Comment il suffit d’être nées à une petite centaine de kilomètres l’une de l’autre, ou qu’un aïeul ait choisi de quitter une ville – pour se sentir plus en sécurité – pour une autre ou qu’il ait choisi de rester dans une ville parce que c’était prospère, pour que le changement dans nos vies, notre passé, notre avenir, nos perceptions et nos perspectives devienne considérable.
A minuit quand j’ai vu la vidéo postée sur X par l’homme qui a voulu bastonné Zeina Shahla, je lui ai envoyé un message, pour prendre de ses nouvelles, une demie heure plus tard. Elle, douce, calme et polie comme d’ habitude, m’a répondu par une phrase : « Je vais bien ».
