J’aurais aimé rapporter des histoires heureuses de la Syrie mais je pense, au fil des jours et des événements, que cela ne sera pas le cas.
Aujourd’hui j’ai appris la mort du père de mon ami syrien, Aghiad. Il a posté hier matin une photo d’un vieux cheikh druze portant une mitrailleuse flanqué d’une inscription « où es-tu ? je n’ai pas eu de tes nouvelles depuis des heures ». Aujourd’hui Aghiad a publié une autre image de son père, où il fait part dans la légende de sa mort en martyr et de toute la fierté qu’il porte au cœur.
J’ai rencontré Aghiad à Masnaa à la frontière libano-syrienne, très tôt le matin du dimanche 8 décembre 2024, à quelques heures de la chute de Bachar el-Assad. J’étais avec une équipe de TF1 et nous voulions nous rendre à Damas.
Nous avions déjà tamponné nos passeports à la douane libanaise et nous savions qu’il n’y avait plus personne aux postes douaniers syriens, et plus aucun barrage de l’armée syrienne – qui étaient au nombre de quatre – de la frontière avec le Liban jusqu’au cœur de Damas. Nous pouvions donc passer mais nous ignorions quelle serait la situation de la sécurité de la route.
Notre chauffeur de taxi libanais nous avait informé à Chtaura qu’il ne nous accompagnera pas. Je pensais qu’il serait facile de trouver une voiture à Masnaa, mais personne n’osait y aller, personne sauf Aghiad, chauffeur de taxi entre Beyrouth et Damas.
« Moi je viendrai », m’a-t-il répondu quand j’avais posé ma question à plusieurs reprises à des groupes de chauffeurs de taxi syriens qui avait stationné leurs véhicules à la frontière libanaise.
-Tu t’appelles comment ?
-Aghiad
– Tu es originaire d’où en Syrie ?
– De Soueida, je suis Bani Maarouf !
J’ai éclaté de rire et j’ai dit : « Si tu es Bani Maarouf, on y va tout de suite ».
Il fallait expliquer à l’équipe française la signification de Bani Maarouf et leur parler des guerriers druzes qui n’ont peur de rien, qui se battent comme des lions pour défendre leur droit et leur dignité et qui protégeront becs et ongles ceux qui comptent sur eux.
Le 8 décembre dernier Aghiad était heureux de la fuite de Bachar el-Assad. Sur l’autoroute menant de Masnaa à Damas, il conduisait entre les véhicules militaires en feu, à la place des Omeyyades il était tout content de fraterniser avec des miliciens sunnites qui venaient d’arriver de Deraa (sud de la Syrie).
Avec le temps, nous avons tissé une amitié et c’est avec lui qui j’ai été dans divers endroits hors de Damas, surtout dans la région d’al-Ghouta où il écoutait, avec intérêt et compassion – bien qu’il appartienne à une autre communauté religieuse – les témoignages des personnes ayant fui le régime d’Assad pour se réfugier à Idleb, une région du Nord syrien qui a abrité Ahmad el-Chareh avant son arrivée à Damas.
J’ai ajouté la phrase intercalée – bien qu’il appartienne à une autre communauté religieuse – car avec la chute de Bachar el-Assad, j’ai cru à tort que les Syriens de tous bords seront unis et car je doute aujourd’hui, après la mort de son père, les massacres perpétrés par des groupes salafistes ayant l’air de sortir du Moyen-âge et les atteintes à la dignité des hommes druzes qui sont passées en boucle sur les réseaux sociaux, qu’Aghiad ou tout autre druze dans sa situation puisse porter de l’intérêt au sort de ceux qui s’identifient aux fondamentalistes. C’est qu’à la guerre, les bons et les mauvais sont mis dans le même panier et ceux qui ont subi des injustices auront besoin de temps et de recul pour faire la différence.

Je n’oublierai jamais son attitude quand il a entendu une question faussement naïve que je posais à un habitant de Zamalka, ville bombardée au gaz sarin en août 2013, puis restée sous siège et affamée jusqu’en mars 2018.
« Pourquoi Assad vous détestait-il tellement ? » Mon interlocuteur commence à me parler de lutte pour la liberté et les droits de l’homme, de l’abolition de la tyrannie alors que Aghiad pragmatique et presque excédé, lui souffle : « Dis-lui, c’est parce que vous êtes sunnites et lui alaouite », réduisant à l’essentiel – ou simplifiant – dans ses yeux de minoritaire, des décennies de dictature.
Aux premiers mois qui ont suivi le départ d’Assad, Aghiad croyait profondément en un meilleur avenir pour la Syrie. Pas après le mois de mars marqué par les massacres perpétrés au sahel syrien (est) et qui avaient eu pour cible la minorité alaouite.
A la fin d’avril dernier, les druzes, avec les événements meurtriers de Jaramana, Sahnaya et Soueida, sont devenus une cible et Aghiad qui est père d’une petite fille a porté les armes. Cette semaine aussi.
J’ai appelé Aghiad pour lui présenter mes condoléances. D’une voix résolue et courageuse, fière comme la montagne et solide comme le roc, car les gens finalement ressemblent aux endroits qu’ils habitent, il m’a remercié en disant : « Ce n’est pas facile, mais nous tiendrons bon ».
« Celui qui meurt, né ». C’est une phrase de condoléance qu’on répète souvent lors de funérailles druzes, surtout quand le défunt a péri au combat. Elle est profondément ancrée dans la foi des druzes qui croient à la réincarnation. Entre leurs croyances, leurs coutumes et leur ancrage à leurs montagnes que ce soit au Liban, en Syrie ou en Israël, les druzes n’ont jamais courbé l’échine. Et ce n’est pas aujourd’hui qu’ils commenceront à le faire. Et ceux qui pensent qu’ils le feront, n’ont visiblement jamais ouvert un livre d’histoire.
