Dans un mois ça fera cinq ans. Cinq ans passeront sur l’explosion du port de Beyrouth, la troisième explosion la plus importante du monde.
Dans un mois, cela fera cinq ans que nous avons survécu, par je ne sais quel miracle, à l’horreur.

Plus de 6500 personnes ont été blessées – dont des centaines souffrent encore des séquelles de leurs blessures – et 245 ont été tuées dans une ville qui n’était pas en guerre. Et le reste, c’est-à-dire nous, les habitants de Beyrouth et tous ceux qui s’y rendent au quotidien, sont des miraculés. Oui, nous sommes tous des miraculés.
Mais je ne veux pas m’attarder sur ce point aujourd’hui, car, à Beyrouth, chaque miraculé a son histoire à raconter : celui qui est sorti un peu plus tôt du travail, celle qui est passée 10 minutes devant les silos avant l’explosion, celle qui s’est levée de sa chaise pour voir deux minutes plus tard le cadre d’une fenêtre atterrir là où elle était assise. Et passe encore. Il y a des centaines, des milliers d’histoires de miraculés. Mais cela n’est pas mon sujet aujourd’hui.
La nuit de l’explosion, j’étais arrivée avant les ambulances à Gemmayzé et Mar Mikhael. Je me rappelle qu’il commençait à faire nuit quand je suis arrivée devant l’immeuble de l’Electricité du Liban.
Je veux parler de l’après, de ces mois qui sont passés, de ce deuil et de cette amertume qu’on a toujours au cœur. Je veux parler de cette ville, la plus belle du monde pour moi ou – du moins la plus vivante – qui porte ses blessures et qui reste debout, tenace, droite face à toutes les adversités.
Je veux parler de l’après, de ces mots et phrases que les Libanais répètent pour se donner courage. Et que je n’aime pas trop : la légende du phénix et le poème Beyrouth de Nadia Tuéni.
Ceux qui probablement minimisaient l’ampleur des dégâts, matériels et psychologiques, évoquaient le phénix, cet oiseau de légende qui se brûle à chaque fois et qui inlassablement renait de ses cendres. Ce mythe est présent dans de nombreuses civilisations anciennes, mais les Libanais veulent que le phénix soit phénicien, vivant même peut-être sur la côte beyrouthine.
Il y a aussi le poème Beyrouth, de Nadia Tuéni, un très beau texte certes mais que de nombreux francophones ont réduit à un seul vers : « Beyrouth mille fois morte et mille fois revécue ». Mais vraiment pourquoi faut-il mourir et revivre ?
Après l’explosion du port, une agence de publicité avait loué durant des semaines des panneaux publicitaires dans toute la ville, surtout dans la partie dévastée d’Achrafieh, Mar Mikhael, Médaouar et Gemmayzé en flanquant ce vers comme un leitmotiv.
Le fait de voir ces publicités en marchant ou au volant de ma voiture m’énervait et je m’entendais en train de marmonner seule contre cette crédulité.
Je me disais et aujourd’hui je le sais comme une évidence : Beyrouth nous a explosé à la figure et plus jamais les choses ne seront comme avant.
La nuit de l’explosion, j’étais arrivée avant les ambulances à Gemmayzé et Mar Mikhael. Je me rappelle qu’il commençait à faire nuit quand je suis arrivée devant l’immeuble de l’Electricité du Liban.
Comme tous les correspondants de presse étaient en voyage, car on était en plein été, mon téléphone, avec toutes sortes de numéros internationaux, notamment français s’était mis à sonner dès 19h. C’était presque une heure après l’explosion et les rédactions étrangères avaient besoin de quelqu’un sur place.
Je me rappelle que, peut-être un peu vers 20h30, l’un des directeurs des news de France-info me parlait au téléphone, c’est beaucoup plus tard que j’ai remarqué que sa voix était trop douce et il me parlait gentiment, décemment comme s’il en avait honte, alors que moi je donnais des détails, pleins de détails de ce que je voyais, de ce que j’avais déjà su. J’étais fébrile, comme beaucoup de fois sur le terrain.
Je lui racontais, qu’il y avait derrière moi, un petit groupe de militaires, un soldat s’était évanoui, probablement face à l’ampleur des dégâts.
C’est bien plus tard que j’ai deviné pourquoi cet homme me parlait avec autant de décence et retenue. Lui avait réalisé que je voyais la mort en face mais que j’étais encore vivante et je lui décrivais cette situation : l’horreur d’avoir la mort en face.
Je voyais une ville dévastée, une ville détruite, une ville qui n’existera plus quand le soleil se lèvera (voir lien plus bas), une ville qui n’aura pas de lendemain.
C’est vrai, Beyrouth ne renait pas de ses cendres, elle n’est ni mille fois morte ni mille fois revécue
Mais j’avais bien tort de croire que Beyrouth est morte.
Cinq ans sont presque passés et Beyrouth m’a appris que quelles que soient les épreuves par lesquelles elle passe, cette ville ne meurt jamais. Tout comme ses habitants, Beyrouth est une miraculée.

« Quand le soleil se lèvera Beyrouth ma ville n’existera plus »
Cet article publié initialement dans L’Orient-Le Jour, est tristement devenu célèbre. Cyniquement, j’ai eu mon mini moment de gloire quand ma ville a été dévastée. Voila un lien à l’article publié au lendemain de l’explosion par Courrier International.
