Il s’appelle Abdul Rahman Katanani et est natif de Sabra en 1982. Son travail exposé récemment à la galerie Saleh Barakat à Hamra et certaines de ses œuvres accrochées à l’hôtel al Bustan témoignent de sa voix qu’il a portée très loin. Un message de liberté et de non-aliénation.
Né au milieu d’un paysage aux couleurs de tôle ondulée et de fer, il a su dépasser la grisaille et sublimer la laideur. Après les caricatures et le street art réalisés sur les murs de son camp natal, Abdul Rahman Katanani décide de suivre des études à l’institut des beaux arts. « Je n’avais nulle intention d’être un artiste mais seulement étudier le graphic design que je voulais être mon gagne-pain pour l’avenir » .
A quoi rêvent les enfants du camp? Leurs rêves sont-ils en bleu ou en gris ? A quoi pensent-ils ?

Un avenir qui jusqu’à présent ne semblait pas lumineux. Les nuages gris s’amoncelaient en effet dans le ciel du camp de Sabra et l’horizon était fermé. De la grisaille partout sur le bitume couleur glacée et dans les fils barbelés qui entouraient le camp. A l’institut, le jury lui refusera même sa palette qu’il avait lui-même faite à partir des teintes métalliques et du bois. Mais ce n’était pas pour le décourager. De plus , il était soutenu par ses parents et ses voisins qui voyaient en lui un artiste en herbe.
Les rêves en bleu des enfants palestiniens
A quoi rêvent les enfants du camp? Leurs rêves sont-ils en bleu ou en gris ? A quoi pensent-ils ? Leurs jeux sont-ils les mêmes que ceux des autres enfants ? Et dernièrement peuvent-ils encore se reconstruire après ce traumatisme du 7 octobre ? C’est à partir de cette conversation intérieure avec lui-même que les fils barbelés qui entourent le camp deviennent en premier lieu des cordes à sauter pour ces enfants en marge de la vie , des cerceaux, ou encore des ballons. « Je voulais simplement reproduire leurs idées. Je pensais que l’enfant né dans ce camp fusionnait avec son environnement à ne plus faire qu’un. Pour moi, eux seuls pouvaient briser les barrières du camp avec leurs jeux. Je les ai alors sculptés ainsi. Moi-même je m’amusais à jouer dans des maisons démolies. ».

Abdul Rahman Katanani expose son premier travail en 2010 chez le galeriste libanais Saleh Barakat qui voit en lui un potentiel artistique énorme.
Il se présente aussi à la biennale du musée Sursock où il décroche un prix et se fait connaître . « C’était le premier événement qui m’a motivé . L’année d’après j’ai eu le prix des artistes novateurs c’est ce qui m’a poussé à continuer ».
Après une résidence à la Cité internationale des arts à Paris (d’octobre 2013 à janvier 2015), l’artiste revient au Liban, ce pays qui a été son tremplin vers l’international. Et ce sera de nouveaux débuts une créativité toujours novatrice qui se nourrit de la personnalité de l’artiste. Grâce à Saleh Barakat qui avait des connexions avec les pays arabes et d’autres , Abdul Rahman est approché par une galeriste Suisse qui le fait connaître en Europe. « Là, il y a eu une bonne conversation avec l’Europe car même si les conditions de vie sont meilleures il y a beaucoup de gens en banlieue qui vivent dans des maisons en tôle et dans des conditions précaires . Ce qui a permis une interactivité avec mes œuvres. »
Pour tout médium, un fil barbelé
Le métal que manie Abdul Rahman comme l’huile ou l’acrylique établissait une sorte de conversation entre le médium et la technique, le sujet et la pensée : comment l’artiste parvenait à la maîtriser pour se libérer des frontières de ce lieu. « Je voulais que le public se mette à la place de celui qui est cerné et qu’il comprenne sa psychologie et par conséquent comment on peut casser les barrières. »
Pour l’artiste ses œuvres sont une étude pour mieux comprendre l’idée d’être assiégé et encerclé. « Pour moi l’essentiel c’est la liberté de l’individu. Si l’individu se sent enfermé dans sa tête il ne pourra jamais avancer » . C’est donc une étude psychologique beaucoup plus qu’une étude géographique où Abdul Rahman joue sur la contradiction entre la matière et l’idée. Le fil barbelé devient tantôt olivier, tantôt tornade et même une grosse vague emportant tout sur son passage. Dans son dernier travail, le fil barbelé solide et dur devient malléable, souple comme le fil d’un tapis. Il tord le fil, le tisse, lui donne des couleurs. Ce fil devient le lien avec son histoire , l’histoire du peuple palestinien.
Il tisse le fil de la mémoire de son peuple
L’artiste brouille les frontières entre souplesse et dureté, entre mémoire et amnésie. Ce qui semble au toucher comme un fil barbelé qui encercle la personne peut être aussi au regard un lien libérateur avec le passé.
Dans le travail de Abdel Rahman Katanani, semblable à un dialogue avec la matière, il n’y a pas uniquement de la colère mais beaucoup d’amour. De l’amour de découvrir l’autre et de se découvrir soi-même.
« Je me considère comme chanceux dit Abdel Rahman mais en même temps je sens que j’ai une grande responsabilité parce que je peux porter ma voix loin et je peux créer un dialogue à travers mon art. Pour ceux qui sont à Gaza ou dans les camps, leur vision est encore floue et leurs horizons bouchés. Après le 7 octobre, la plaie est béante et toujours sanguinolente. Comment dénouer le traumatisme ? On est impuissant pour l’instant. Il faut combattre l’ignorance et se réapproprier la connaissance et le savoir. Tout ce qu’on peut faire donc, c’est apprendre à ces générations montantes d’être en rapport avec leur histoire et leur passé pour ne pas retomber dans les mêmes erreurs ».
Quoi de mieux que l’art comme arme salvatrice. Et ceci Abdul Rahman Katanani l’a très bien compris.
