Le Mois de la Francophonie 2026 ne se contente pas de célébrer une langue — il met en scène une vision du Liban comme carrefour culturel, où pluralité linguistique rime avec vitalité artistique.
Chaque mois de mars, le français reprend une place particulière dans le paysage culturel libanais. Mais en 2026, l’événement dépasse largement le cadre symbolique : le Mois de la Francophonie se déploie comme une véritable saison artistique nationale, mêlant cinéma, littérature, poésie, théâtre, innovation et rencontres citoyennes.

À quoi sert encore la Francophonie au Liban ?
Par Ghassan Salamé, ministre de la Culture
La question mérite d’être posée, non par provocation, mais par exigence.
Toute langue qui aspire à compter dans la trajectoire d’un pays doit
accepter d’être interrogée.
La Francophonie s’est construite autour d’une intuition : rassembler des États indépendants ayant en partage l’usage du français afin d’en faire un réseau de coopération et de solidarité.
Aujourd’hui, cet espace se transforme. Son centre de gravité démographique se déplace et, avec lui, évoluent sa sociologie et ses références culturelles. La Francophonie ne peut être réduite à une seule aire géographique, et elle prend forme désormais comme un ensemble multicontinental porté par des dynamiques diverses et des récits pluriels.
Dans un petit pays en quête d’appuis, une langue n’est jamais qu’un simple legs du passé. Au Liban, le français ne relève ni de la nostalgie ni du privilège. Il vit par celles et ceux qui le
parlent, l’enseignent et l’adaptent aux réalités contemporaines.
La Francophonie ne peut toutefois se résumer à un rendez-vous annuel. Traverse-t-elle
effectivement Tripoli, Saïda, Zahlé ou Deir el-Qamar autant que Beyrouth ? Le français trouvet-il sa place dans un dialogue apaisé avec l’arabe, qui fonde notre identité, et avec l’anglais, devenu structurant dans les échanges globaux ? Comment contribue-t-il à relier notre pays à ces sphères francophones, en Europe, en Amérique ou en Afrique, où sa diaspora continue d’agir et d’influencer ?
Le thème retenu cette année invite précisément à dépasser toute centralité, et rappelle que la Francophonie libanaise est loin d’être homogène. Elle se décline différemment selon les territoires et les milieux. Elle s’entend dans une performance poétique à Beyrouth, dans une rencontre littéraire à Tripoli, dans une salle de classe de la Békaa. Elle est vulnérable parfois, inventive souvent, agréable toujours.
Certains pointent un écart entre ambitions affichées et moyens disponibles de la
Francophonie. Ce constat appelle moins au scepticisme qu’à la lucidité. Au Liban, aujourd’hui, elle n’est ni majoritaire ni exclusive. Sa légitimité ne tient plus à une position dominante, mais à son utilité : ouvrir des perspectives éducatives solides, favoriser la circulation des idées et la créativité littéraire, inscrire le Liban dans des réseaux régionaux et internationaux dont il a besoin, et consolider le lien entre le pays et ses expatriés, qui portent ailleurs une part de notre histoire et de notre avenir. Elle peut constituer un espace de liberté d’expression et un point d’équilibre dans la triangulation linguistique qui caractérise notre pays.
La Francophonie n’est pas un acquis. Elle demeure un choix qui se confirme ou s’affaiblit selon l’usage que nous en faisons. Si elle veut rester vivante, elle devra continuer à donner du sens, à ouvrir des horizons, notamment économiques , et à se déployer dans toutes les régions du Liban. Notre responsabilité collective est d’en préserver l’élégance, la pertinence et l’exigence.
Un programme foisonnant à travers tout le territoire
Pendant un mois, les événements se succèdent de Tripoli à Saïda, de Zahlé à la capitale Beyrouth, avec une volonté claire : sortir la francophonie de ses cercles habituels et la rendre accessible à tous.
Au programme :
- projections de films internationaux explorant mémoire, migration et justice sociale ;
- rencontres littéraires avec auteurs et traducteurs ;
- spectacles mêlant poésie, musique et arts visuels ;
- concours d’écriture pour les lycéens ;
- ateliers slam pour les jeunes ;
- hackathons étudiants sur l’intelligence artificielle durable ;
- expositions artistiques et historiques.
Cette diversité illustre une francophonie vécue au quotidien, dans les salles de classe, sur scène, dans les bibliothèques ou les universités.
La jeunesse au cœur de l’édition 2026
Une attention particulière est accordée aux jeunes générations, considérées comme les véritables passeurs de la langue. Concours bilingues, dictées thématiques, défis poétiques nationaux et ateliers créatifs visent à transformer le français en espace d’expression personnelle plutôt qu’en simple discipline scolaire.
L’objectif est clair : faire de la langue un outil d’imagination, de pensée critique et d’insertion professionnelle.
Le Mois de la Francophonie constitue aussi un moment fort de diplomatie culturelle. Des ambassadeurs francophones visiteront des écoles à travers le pays, tandis qu’une célébration officielle rassemblera représentants institutionnels et acteurs culturels autour des valeurs de solidarité et de diversité.
Au-delà des spectacles et des rencontres, l’événement porte un message : la francophonie libanaise n’existe que parce qu’elle est pratiquée, réinventée et partagée. Elle n’est plus une position dominante mais une proposition — celle d’un espace d’échange, de création et d’ouverture sur le monde.
Dans un contexte national marqué par les défis, ce mois culturel apparaît ainsi comme un rappel essentiel : les langues ne sont pas seulement des moyens de communication, mais des passerelles vers d’autres imaginaires et d’autres possibles.
