En Iran, dans toutes les villes, le rythme et l’intensité des manifestations a faibli. Les représailles dans le sang et les exécutions ont dissuadé ceux qui rêvent de changement de descendre dans la rue.
Beyrouth 360 a recueilli le témoignage d’une jeune femme ayant requis l’anonymat pour des raisons évidentes, vivant dans l’une des plus importantes villes d’Iran, et qui a participé aux manifestations appelant au changement et à la liberté, depuis la mort de Mahsa Amini, en septembre 2022, après avoir été torturée à mort dans une station de police pour « accoutrement inadéquat ».
L’entretien s’est fait via l’application Telegram, avec une connexion internet intermittente, la République islamique brouillant les voies de contact des citoyens iraniens avec le monde.
Voici l’intégralité du témoignage.
« La situation est extrêmement grave en ce moment. Internet est coupé ou très fortement limité, et les gens vivent pratiquement dans une ignorance totale de ce qu’il se passe. Nous ne savons pas exactement combien de personnes ont été tuées, combien ont été arrêtées, combien de familles sont endeuillées. Nous savons seulement que le nombre de morts est très élevé. Le régime essaie de donner l’illusion que tout est normal, mais cette normalité est un mensonge. Sous cette façade, une immense tristesse, un choc profond et une colère accumulée. Les gens se rendent à leur travail comme d’habitude, mais le cœur mort.
« Quand les Iraniens vont au travail, à l’université ou à l’école, ils découvrent que tel collègue ou tel camarade de classe est mort ou a perdu la vue. Tout le pays est en colère et en deuil… Une haine profonde envers le régime de la République islamique habite les cœurs. Partout, ça sent le sang.
« Lors des dernières manifestations, les Gardiens de la Révolution et les forces de sécurité n’étaient pas venus simplement pour disperser la foule ; il était clair qu’ils étaient venus pour tuer. Sans aucun avertissement ni ligne rouge. Je suis descendue dans la rue avec ma famille et mes amis, comme tant d’autres. Soudain, les tirs ont commencé : plombs, gaz lacrymogène et balles réelles. Rapidement, la situation a dégénéré.
« La situation était catastrophique. Les manifestants se faisaient tirer dessus. L’air était saturé de fumée, empli de cris et de terreur. Il n’y avait aucun endroit sûr où s’abriter. Certains sont tombés au sol et ne se sont jamais relevés. Ce n’était pas une simple répression : c’était un massacre. Ils visaient directement la tête et le cœur des gens, peu leur importait que les manifestants meurent ou demeurent en vie.
« Leur objectif n’était pas seulement de disperser mais de tuer »
« A l’arrivée des forces de sécurité qui tiraient sur la foule, nous avons fui vers les ruelles, les maisons dont les portes étaient ouvertes, les parkings, partout où il était possible de se réfugier. Une fois à l’abri, nous nous rendions compte que nous n’étions pas seuls. Dans cette foule réfugiée dans des abris de fortune, il y avait des blessés par balles ou des personnes en détresse respiratoire à cause du gaz lacrymogène.
« Après la répression dans la rue, une phase encore plus douloureuse a commencé. Les corps des manifestants n’étaient pas remis facilement par les autorités iraniennes aux familles : celles-ci recevaient des menaces pour se taire, parfois elles devaient débourser de l’argent pour le droit d’enterrer leurs proches, et les moins chanceuses n’ont jamais retrouvé les corps des leurs, elles ne savent même pas où ils ont été enterrés.
« Les arrestations ont également été massives. Il n’y a pas de chiffres précis, mais tout le monde sait qu’il est très élevé. Beaucoup ont disparu sans aucune nouvelle. Les familles errent entre les hôpitaux, les centres de détention et les morgues.
« Ces jours-là ont marqué pour nous un point de non-retour. Quand nous avons vu que le régime était prêt à tuer son propre peuple, nous avons compris qu’il ne s’agissait pas simplement d’une protestation, mais d’une catastrophe en continu.
« A la base, les manifestations populaires étaient massives : la foule s’était rassemblée spontanément, désireuse d’être vue et entendue, composée de femmes et d’hommes, de jeunes et de personnes âgées, de toutes les catégories sociales et professionnelles. Mais très vite, la violence du régime a tout fait basculer. Les forces de sécurité, les Gardiens de la Révolution et les militaires en civil, lourdement équipés, étaient venus avec la directive claire d’écraser la protestation à tout prix. Leur objectif n’était pas seulement de disperser les manifestants, mais de les tuer.

« Aucune limite à la violence »
« Cette violence ne s’est pas limitée à la rue : après la dispersion des foules, les forces de sécurité ont cherché à identifier les manifestants, ont menacé les familles et, en coupant Internet, ont privé la population de toute possibilité de communication.
« Le message du régime était clair : toute personne qui proteste s’expose à un risque réel de mort, d’arrestation ou de blessures graves. Ce comportement a montré que la violence de ce régime n’a aucune limite, et qu’il est prêt à utiliser tous les moyens possibles pour faire taire la voix du peuple.
« Le plus important est que le régime a commencé les exécutions et jusqu’à présent un important nombre de manifestants en ont fait les frais. Beaucoup d’autres ont été tués en détention ou sont morts sous la torture.
« Actuellement, la situation ne permet plus de manifester. Après ce qu’il s’est passé, les gens savent que tout rassemblement peut se terminer par un massacre ou des arrestations massives. La rue n’est plus un lieu sûr, ni même prévisible, pour protester. Le danger est extrêmement élevé.
« L’attente d’un grand changement venant de l’étranger »
« Beaucoup de gens sont dans l’attente d’un grand changement venant de l’étranger. Beaucoup reconnaissent ouvertement qu’ils espèrent une attaque américaine ou une forte pression internationale, car ils sont arrivés à la conclusion que, les mains nues et sans aucun moyen, il est impossible de faire face à un tel niveau de violence. L’expérience nous a montré que le régime n’a aucune ligne rouge.
« Nous avons compris que ce n’est pas seulement de la répression : c’est une guerre inégale. Le peuple s’exprime avec son seul corps, alors que l’autre camp dispose d’armes de guerre. Aujourd’hui, la protestation s’est déplacée de la rue vers notre fort intérieur, notre être. La colère et le mécontentement n’ont pas disparu, ils ont simplement changé de forme. Et tout le monde sait que cette situation est temporaire et que les protestations reprendront.
« La vérité, c’est que la peur n’existe plus comme avant. Cela fait des années que nous vivons des cycles de protestations, de répression, de prison et de massacres. La peur s’est érodée. Il ne reste plus aujourd’hui que la colère et la prise de conscience.
« Plus personne ne veut de ce régime. Il est désormais clair pour le peuple que celui-ci n’est ni réformable ni représentatif de la société. La violence que nous avons vécue (tirs directs, meurtre de civils sans défense, arrestations massives) montre que nous faisons face à une structure profondément violente et inhumaine.
« Les rues paraissent calmes, mais ce calme est illusoire. Les forces de sécurité et les militaires en civil sont partout, prêts à tirer à balles réelles. Les gens se déplacent avec prudence, se rassemblent moins, les commerces ferment tôt. Le moindre geste peut coûter une blessure ou la vie ».

