Sylviane ZEHIL, à New York – À Manama, les États-Unis ont présenté une nouvelle doctrine pour le Levant : la paix ne sera plus une promesse diplomatique, mais un résultat mesurable. L’ambassadeur Tom Barrack incarne ce virage pragmatique qui redéfinit la place du Liban, de la Syrie, de la Turquie et d’Israël dans la stratégie américaine à l’horizon 2030.
À Manama au Bahreïn, Washington a dévoilé un changement de paradigme : la paix ne sera plus un récit, mais un résultat. Une doctrine d’ingénierie réelle du Levant. L’intervention de Tom Barrack éclaire cette matrice et son impact concret sur le Liban, la Syrie, la Turquie et Israël à l’horizon 2030.
Au 21ᵉ Dialogue de Manama de l’IISS, Tom Barrack, ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie, a exposé une doctrine nouvelle et radicale de gestion du Moyen-Orient : la paix ne sera plus négociée, elle sera mesurée.
« Ne confondez pas les efforts avec les résultats », lance-t-il. Cette formule résume le basculement américain : sortir de la politique procédurale et exiger des preuves vérifiables, tangibles, mesurables. À Manama, Washington a donné le cadre du Levant 2030 : la paix n’est plus un exercice de narration, mais un produit d’ingénierie politique.
La conversation de Tom Barrack à Manama déploie cette matrice et redéfinit la lecture américaine du Liban, de la Syrie, de la Turquie, d’Israël et du Levant.
Manama 2025 : la phrase qui change tout
Parfois, au milieu des cénacles où se répètent les rhétoriques, une phrase tombe avec la densité d’un verdict. À Manama, au 21ᵉ Dialogue régional de sécurité de l’IISS (31 octobre–2 novembre), consacré à la politique des États-Unis, Tom Barrack a ouvert ainsi :
« Ne confondez pas les efforts avec les résultats. »
Ce n’est pas une provocation. C’est la ligne de rupture entre l’ancien monde diplomatique — celui des décennies de “processus” — et la nouvelle architecture de puissance que Washington prépare pour le Levant. Le ton était posé. Et la suite a confirmé que cette administration ne cherche plus à organiser des conférences : elle veut produire, dans la région la plus saturée de symboles du monde, de la réalité.
Passer du « téléphone public à Starlink »
Le diagnostic de départ est brutal, limpide, analytique. Le Moyen-Orient n’est pas un espace pauvre : il est, au contraire, un espace surcapitalisé et sous-utilisé.
« Le Moyen-Orient dispose de neuf trillions de capital investissable, de trente pour cent des ressources naturelles du monde, de vingt pour cent du capital mondial, et pourtant nous continuons à nous battre pour des drapeaux et des tribus », lâche l’ambassadeur américain.
Pour lui, l’obstacle n’est plus matériel : il est mental, culturel, épistémologique. Tom Barrack ne croit plus à la valeur des transitions lentes. Il affirme qu’il faut passer du « téléphone public à Starlink ». Cette formule, qui peut sembler légère, décrit en réalité toute la méthode : ne plus tenter de réformer l’ordre ancien, mais sauter directement dans l’ordre nouveau.
Le Liban : « État failli. L’État, c’est le Hezbollah »
Dans son exposé, le laboratoire de la panne, c’est le Liban. Et c’est à propos du Liban qu’il prononce la phrase la plus cruelle, mais aussi la plus exacte sur le plan fonctionnel :
« Le Liban est un État failli. L’État, c’est le Hezbollah. »
Ce n’est pas un jugement moral, mais une définition opératoire de la souveraineté moderne. L’État, dans sa définition la plus nue, est l’institution qui protège, assure les services essentiels, finance et rend possibles la paix comme la guerre.
« Dans ce sens, dit-il, ce n’est pas l’État formel qui décide au Sud : c’est l’acteur armé. C’est lui qui distribue l’eau, l’éducation, la protection. Et c’est lui qui contrôle la capacité de déclencher, ou non, l’escalade avec Israël. Donc, c’est lui qui détient la souveraineté réelle. »
Le Liban devient ainsi l’exemple exact de ce qui arrive lorsqu’une société laisse le légal et le réel se dissocier trop longtemps : l’État légal subsiste sur le papier, mais l’État réel est ailleurs.
Et ce qui, aux yeux de l’envoyé américain, rend impossible pour l’instant un retour à la souveraineté, ce n’est pas la pauvreté ni même la corruption, mais un interdit symbolique :
« Au Liban, il est illégal d’avoir une conversation avec Israël. Dans quelle ère vivons-nous ? »
Pour lui, tant que le réel — Israël — restera interdit comme objet même de langage, il restera interdit comme objet de politique.
« Le Liban ne pourra pas entrer dans le futur, parce qu’il n’a pas le droit de nommer le réel. »
La Syrie : « Il n’y a pas de plan B »
À l’inverse du Liban, la Syrie est présentée comme un champ ouvert. Tom Barrack y applique sa formule pivot la plus décisive :
« Il n’y a pas de plan B. »
Cela signifie que Washington a déjà choisi son interlocuteur, Ahmad Al-Sharaa, et que « la reconstruction de la Syrie n’est pas un pari, mais un projet structuré. Ce projet est tout sauf vague. »
Il contient des étapes logiques d’ingénierie de l’État : rallumage de l’électricité (passage de 65 000 à des volumes permettant la vie économique), réactivation bancaire (fin de la domination des hawalas), réintégration kurde (avec un travail articulé sur le PKK et sur les Forces de défense syriennes – SDF), engagement clair dans la coalition anti-ISIS (« rejoindre 88 pays dans une coalition anti-EI après Assad est remarquable »), et surtout — ceci est dit explicitement — avancée déjà en cours des négociations avec Israël.
Quand l’ambassadeur affirme que la Syrie en est à sa « cinquième série de discussions avec Israël sur les frontières et la désescalade », ce n’est pas une hypothèse : c’est une donnée stratégique. Dans ce modèle opératoire, la Syrie n’est plus une périphérie de crise : elle redevient le centre de gravité géopolitique du Levant.
« Notre but, dit-il, est de faire de la Syrie la tapisserie centrale du Levant. »
À noter qu’Ahmad Al-Sharaa sera reçu par le président américain, Donald Trump, lors d’une « visite historique » prévue « pour la première semaine de novembre », a affirmé le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad Hassan Al-Chibani, au Dialogue de Manama, dimanche 2 novembre. La rencontre aura lieu le 10 novembre.
Turquie : pivot musulman non arabe qui peut ouvrir le corridor Caspienne–Méditerranée
Entre ces deux pôles — le Liban, bloqué dans l’interdit symbolique, et la Syrie, débloquée dans le possible — se trouve la Turquie, acteur clé parce que musulman mais non arabe, pivot industriel, puissance de l’OTAN, interface géographique entre Méditerranée et Caspienne.
Tom Barrack souligne que la Turquie jouera « un rôle déterminant : elle est l’acteur qui peut aider la Syrie à réussir, qui peut aider à normaliser et qui peut même, si les conditions se maintiennent, conclure un accord avec Israël ».
Son message est clair : « Si cet élan tient, vous verrez un accord commercial Turquie–Israël. »
Dans cette matrice, la Turquie devient l’axe de translation du Levant vers le capital.
Israël : levier si ça marche, bulldozer si ça bloque
Au centre du tableau, Israël n’est plus seulement un acteur de sécurité. Il est devenu, aux yeux des Américains, l’agent le plus efficace de transformation des structures régionales — par la contrainte ou par la coopération.
L’ambassadeur Barrack affirme que « les États-Unis ne mettront pas de troupes au sol. Ce n’est pas un retrait. C’est une déresponsabilisation volontaire : si les acteurs régionaux choisissent la paix, Israël sera un levier de construction commerciale ; s’ils choisissent l’immobilisme ou la stratégie paramilitaire, Israël sera autorisé à être le bulldozer. »
L’administration américaine a débranché la valeur procédurale de la paix
Il faut l’entendre ainsi : l’administration américaine a basculé dans un mode où la paix n’est plus un objectif poétique, mais un produit. Le processus n’est plus la valeur : la valeur, c’est le résultat mesurable.
La paix ne sera plus déclarée : elle sera constatée lorsque les réseaux électriques syriens fonctionneront, lorsque les roquettes au Liban seront désactivées, lorsque les postes-frontières seront ouverts, lorsque des flux bancaires standard seront restaurés, lorsque des contrats de commerce Turquie–Israël seront signés.
Sa phrase — « Ne confondez pas les efforts avec les résultats » — résume tout son message. Ce qui, autrefois, était considéré comme une avancée diplomatique (tenir des réunions, produire des textes) ne compte plus.
L’administration américaine a débranché la valeur procédurale de la paix. Désormais, seule la réalité matérielle — sécurité, énergie, finance, commerce — vaut comme certification de paix. Dans le nouveau Levant, seuls ceux qui produiront des preuves auront le pouvoir ; les autres seront laissés pour compte.
