« Le crime, pour être puni, suppose un ordre social où il est défini. L’absence de sanction n’est pas l’innocence, mais l’institution du crime. »
— Albert Camus, L’Homme révolté
Le 4 août 2020, à 18 h 07, Beyrouth explosait. En une fraction de seconde : une capitale éventrée, un souffle blanc, un champignon chimique dans le ciel. Deux cent trente-cinq morts, 6 500 blessés, des centaines de milliers de vies fracassées.
Mais ce n’est pas seulement une ville que l’on a réduite en miettes. C’est une société que l’on a défigurée. C’est un système que l’on a mis à nu. Un système fondé sur l’impunité, la peur, le silence.
Cinq ans plus tard : aucune condamnation. Aucun procès. Aucun responsable. Rien que des gravats et des dossiers refermés, enterrés. L’enquête est bloquée. La justice, piégée. Et le Liban tout entier semble s’être résigné à vivre avec l’impunité, comme on s’habitue à l’odeur du sang séché.
Pire encore : ceux qui auraient dû comparaître jugent, votent, siègent en commission. Le crime continue.
Mais les familles, elles, n’oublient pas.
Elles n’ont pas eu le temps d’oublier pour avoir besoin de se souvenir. Elles savent que le temps n’apaise rien tant que la vérité n’a pas été dite.
Lorsque le juge Fadi Sawan est récusé en février 2021 sous pression politique, c’est Tarek Bitar qui reprend l’instruction. Il ose ce que personne n’avait tenté : convoquer des ministres, des généraux, des chefs de service. Il demande la levée de l’immunité parlementaire d’Ali Hassan Khalil, Ghazi Zeaiter, Nouhad Machnouk. Il met en cause Abbas Ibrahim, chef de la Sûreté générale, et Tony Saliba, directeur de la Sécurité de l’État. Il vise haut. Il vise juste. Il ne touche pas à Michel Aoun, mais le système se crispe.
Très vite, les menaces tombent. En septembre 2021, le Hezbollah adresse un message clair à travers son chef de la sécurité, Wafic Safa : « Nous irons jusqu’au bout… ou nous te déboulonnerons. » Un mois plus tard, le sang coule à Tayouné. Les partisans du tandem Amal-Hezbollah descendent dans la rue, en armes.
Ces pressions ne laissent plus place au doute : si Tarek Bitar dérange, c’est qu’il touche au cœur du pouvoir. Il menace l’architecture même du régime. Alors l’accusé inverse les rôles. Il devient le censeur du juge.
Après treize mois de blocage, Bitar tente un retour le 23 janvier 2023. Il met en examen Abbas Ibrahim, convoque les figures clés.
Mais Ghassan Oueidat, procureur général près la Cour de cassation — visé lui-même par l’enquête — s’autodésigne comme son propre bouclier. Il refuse d’exécuter les décisions du juge, le récuse, lui interdit l’accès au dossier et libère tous les accusés.
Une situation kafkaïenne : l’homme mis en cause devient l’ultime verrou de la justice.
Car cette explosion du 4 août n’est pas un accident. C’est la conséquence directe de la décomposition systémique des institutions libanaises.
Tous savaient. Tous ont préféré se taire.
À commencer par Michel Aoun, qui, dans une interview télévisée, reconnaît avoir été informé de la présence du nitrate d’ammonium. Pourquoi n’a-t-il rien fait ? Pourquoi cette inaction, alors qu’il détenait les pleins pouvoirs en matière de sécurité ? Pourquoi n’a-t-il jamais été entendu par la justice ?
Le tandem Amal-Hezbollah a, lui, saboté l’enquête à chaque étape : menaces, manifestations, blocage du gouvernement.
Pourquoi tant de peur, si l’on est innocent ? Pourquoi exiger que le juge soit changé, si l’on n’a rien à cacher ?
L’armée, responsable de la sécurité du port, n’a jamais sécurisé la cargaison, ni alerté la population. Était-ce de l’incompétence ? Ou une complicité ?
La question reste sans réponse — et sans enquête.
Du côté des partis politiques, silence radio. Aucun parti n’a réclamé la vérité. Même ceux qui se disent souverainistes. Car chacun sait qu’aller au bout de cette affaire, c’est faire sauter la digue. C’est exposer tout le régime de la corruption.
Quant au système judiciaire, à l’exception de quelques rares juges courageux, il s’est montré servile, fragmenté, instrumentalisé.
Un parquet qui protège les puissants. Des juridictions paralysées par des conflits de compétence. Des magistrats intimidés ou compromis.
Pourquoi, par exemple, le procureur Ghassan Oueidat n’a-t-il pas ordonné dès 2019 le transfert du nitrate en lieu sûr, ou son inventaire ?
La justice n’a pas été un rempart. Elle a été un rideau.
Et puis il y a cette énigme : selon le FBI, seules 550 tonnes auraient explosé. Où sont passées les 2 200 restantes ? Comment ont-elles disparu ? Qui les a utilisées ? À quelles fins ?
L’armée, responsable du port, n’a-t-elle rien vu ? Les services de renseignement de la Sûreté générale sont-ils restés aveugles ?
Cette question obsédait Lokman Slim, assassiné en février 2021. Trois semaines plus tôt, il dénonçait un « crime de guerre » impliquant la Russie, la Syrie et le Hezbollah.
Depuis, silence. Ce silence est une réponse. Il est un second crime.
Et avec ce silence, trois noms résonnent encore : Joseph Skaff, Mounir Abou Rjeily, Joe Bejjani. Trois morts suspectes. Trois enquêtes enterrées. Trois affaires probablement liées au port. Trois avertissements envoyés à ceux qui cherchent trop loin.
L’effondrement est total : en juin 2022, deux ministres inculpés dans l’enquête, Ali Hassan Khalil et Ghazi Zeaiter, sont élus à la commission parlementaire de la Justice, avec 90 et 86 voix.
Le 23 juillet 2025, le Parlement vote, à 99 voix, la levée de l’immunité du député Georges Bouchikian — en présence des deux accusés, pourtant sous le coup d’un mandat d’arrêt émis par le juge Bitar.
Le Liban est peut-être le seul pays au monde où des suspects siègent à la commission censée garantir l’indépendance de la justice.
Où un juge inculpé libère l’ensemble des accusés avant de bloquer l’enquête qui le vise.
Où l’impunité n’est plus un dysfonctionnement : c’est la règle.
Même les espoirs de réforme sont peu à peu étouffés. L’arrivée au pouvoir du président Joseph Aoun et la désignation du juge Nawaf Salam avaient pourtant fait naître l’attente d’un sursaut. Tous deux s’étaient engagés à réformer la justice et à poursuivre la corruption, notamment au sein des appareils sécuritaires.
Mais déjà, ces promesses s’effilochent.
Après avoir voulu clôturer l’enquête sur l’assassinat de Lokman Slim à la veille de la quatrième commémoration de son exécution, le juge Bilal Halaoui a abandonné les poursuites contre cinq des huit anciens officiers de l’armée ou de la Sûreté générale accusés d’enrichissement illicite.
Parmi eux : Jean Kahwagi, ancien commandant en chef de l’armée, Georges Khamis, ex-directeur des SR militaires de Beyrouth, ou encore Edmond Fadel, ancien chef des SR.
En clair, ceux qui ont prospéré dans les années d’ombre sont aujourd’hui blanchis par les magistrats.
Quant à Joseph Aoun, il a longtemps refusé de recevoir les familles des victimes.
Qu’attend-il pour exiger la réouverture des poursuites contre les anciens officiers ? Pourquoi n’intervient-il pas face au juge Halaoui, dont les liens avec le tandem Hezbollah-Amal ne sont plus à démontrer ?
L’armée aurait-elle des choses à cacher ? Ou cherche-t-il simplement à éviter un effet domino ?
Le 4 août, il aura sans doute quelques médailles à distribuer, un lot de photographies à publier sur les réseaux sociaux pour alimenter sa biographie, et probablement un message larmoyant adressé aux familles.
Puis il ira retrouver son épouse, occupée à travailler sur ses nouvelles séances d’essayage.
C’est le Premier ministre Nawaf Salam qui, sur son compte X, a annoncé une journée de deuil national.
Les drapeaux seront en berne. Aucune cérémonie officielle.
Tout semble organisé pour effacer la mémoire – le moyen le plus efficace, peut-être, pour détruire un peuple.
Et pourtant, un homme continue de déranger.
Parce qu’il ne demande pas la permission.
Parce qu’il n’a pas fait de compromis.
Parce qu’il a convoqué des ministres, des chefs de service, des proches de Nabih Berri, de Michel Aoun, du Hezbollah.
Tarek Bitar incarne ce que tous redoutent : un juge qui pourrait déverrouiller la boîte noire du régime.
Depuis, il travaille dans l’ombre. Il interroge. Il documente.
Il avance, seul, sans État derrière lui.
Et chacun sait que s’il tombe, l’idée même de justice tombera avec lui.
Nous sommes à un tournant.
Si cette enquête est enterrée, c’est le principe même de justice qui sera rayé.
Plus jamais on ne pourra faire croire qu’une vérité est possible.
Ce 4 août 2025 : aucun rapport. Aucune conclusion. Aucune condamnation.
Juste des drapeaux en berne et des promesses. Une marche, quelques discours répétés d’année en année.
Et dès le lendemain, le silence reprendra ses droits. Les querelles d’épiciers, leur place.
Il reste les familles. Les survivants. Les journalistes. Les juges isolés.
Le 4 août n’est pas une date.
C’est un verdict.
Celui d’un pays qui s’est abandonné à ses coupables.
D’un État qui ne protège pas.
D’une justice sans force.
D’un peuple que l’on tente de faire taire.
Mais ce silence n’est pas seulement national. Il est aussi international.
Car si la justice piétine, c’est aussi que les grandes puissances regardent ailleurs — ou regardent sans parler.
Et pendant ce temps, l’Occident exige du Liban qu’il désarme le Hezbollah.
Les États-Unis répètent qu’Israël serait prêt à reprendre la guerre — contre le Hezbollah, disent-ils, mais contre le Liban tout entier en réalité — si toutes les armes ne sont pas remises à l’armée.
Très bien.
Mais si ces puissances étrangères sont vraiment sincères, si elles veulent véritablement l’intérêt du Liban, alors qu’elles commencent par fournir la vérité.
Qu’elles livrent les preuves d’une implication du Hezbollah dans la gestion de la cargaison de nitrate d’ammonium.
Qu’elles révèlent enfin les liens entre cette affaire et le régime syrien.
Qu’elles rendent publiques les images satellite du port de Beyrouth avant l’explosion.
Car une fois la vérité connue, le désarmement du Hezbollah sera non seulement plus légitime aux yeux de toute la population libanaise, mais plus possible.
Mais encore faut-il que l’Occident recherche sincèrement la justice, et non l’illusion d’un ordre.
Encore faut-il qu’il veuille vraiment la stabilité, et non simplement gérer un chaos utile — comme il le fait à Gaza, pour apaiser les consciences sans jamais protéger les vivants.
Le Liban mérite plus qu’un traitement stratégique. Il mérite une vérité. Une reconstruction. Une justice.
Car le Liban, avait dit Jean-Paul II, n’est pas simplement un pays : il est un message.
Un message de coexistence, de pluralité, de liberté possible dans un monde fracturé.
Mais ce message dérange.
Il gêne les dictatures et les théocraties qui nous encerclent.
Il trouble les partis confessionnels corrompus qui nous gouvernent.
Il irrite les puissances qui préfèrent un Liban fragmenté à un Liban vivant.
Alors, ils laissent pourrir.
Et nous, nous étouffons.
Le Liban ne guérira pas tant que cette vérité ne sera pas dite.
Tant que la justice restera sous la garde de ceux qu’elle doit juger,
nous ne vivrons plus dans un pays.
Nous vivrons dans une scène de crime.
