Hier, c’était un vendredi 13. L’un de ces vendredis 13 comme on n’en fait pas. Un exceptionnel vendredi 13 qui, selon le bord où l’on se trouve, est soit une date porte-bonheur, soit une date porte-malheur. Tout comme les chouettes, dont le symbolisme – positif ou négatif – dépend des cultures, des croyances ou des individus.
Je ne compte pas m’attarder sur ce que ce vendredi 13 représente pour moi. Mais je suis quelqu’un de superstitieux. Et j’aime les chouettes et d’autres animaux encore.
Hier donc, je ne sais pas pour quelle raison, je me suis réveillée très tôt, à 5 heures. J’ai ouvert les yeux pour voir les alertes info sur l’écran de mon téléphone. Peut-être est-ce la sonnerie des alertes qui m’a réveillée. Je me suis levée et j’ai siroté tranquillement mon café, le regard ébahi par les images diffusées à la télévision.
Et puis, l’heure de mon cours de sport approchait, mon cours de danse orientale, plus précisément. Je me suis alors demandée : « Est-ce que je devrais y aller ou rester devant la télé à suivre les infos ? »
J’ai rapidement trouvé la réponse : le 11 septembre 2001, j’étais chez Bronzini, une boutique de Hamra spécialisée dans les accessoires de plage, en train de retoucher un maillot. Je me tenais devant un grand miroir, posé sous une télévision. Le vendeur fixait une épingle au soutien-gorge du maillot quand le deuxième Boeing a percuté la seconde tour jumelle.
Le 11 février 2011, quand le président égyptien Hosni Moubarak a annoncé qu’il quittait le pouvoir sous la pression de la rue, j’étais en train de me faire masser à l’Institut Clarins.
Hier donc, je me suis dit pourquoi changer mes habitudes. J’aime toujours penser – et cette idée m’est parfois rassurante – que je ne suis qu’une blonde futile. Et puis, je vis dans une région où ce genre d’événements et leurs répercussions, surtout sur mon cher pays et ses voisins, sont monnaie courante. Pourquoi donc devrais-je rater un cours de danse orientale à cause d’une opération israélienne en Iran ou d’une guerre régionale. J’ai décidé d’y aller.
J’éteins donc la télévision et je vaque à mes occupations. J’arrive au studio pour trouver la prof de danse, une Brésilienne d’origine libanaise, tout inquiète et pâle. « J’étais presque la seule dans la rue ce matin, et ma famille m’a déjà appelée pour que je rentre au Brésil », dit-elle. Je la rassure en lui disant que tout ira bien, à condition que le Hezbollah ne décide pas de lancer une roquette Katioucha qui atterrira sans exploser sur un balcon du kibboutz d’Avivim ou de Mtoula. Bien sûr, elle ne comprend pas ma blague et me regarde avec des yeux ronds.
Le Liban toujours embourbé
Je continue ma journée à Beyrouth. Tout est encore ordinaire ou presque. Le soir, j’apprends que plusieurs restaurants, qui d’habitude ne désemplissent pas, ont des tables vides.
Ce matin, certains amis établis à l’étranger ou leurs proches, commencent à se demander s’ils doivent maintenir leur réservation pour venir passer l’été au Liban. J’apprends que de nombreux Libanais jonglent depuis hier pour quitter le pays ou y revenir, alors que des compagnies d’aviation suspendent, pour les prochains jours, leurs vols vers Beyrouth et que l’aéroport ouvre et ferme par intermittence depuis hier matin.

Dans les hôtels et Bed and Breakfast aussi, c’est la panique. Les touristes, Libanais et Arabes tant attendus pour cet été, commencent à décommander.
À la radio, j’entends une déclaration presque surréelle du ministre des Transports et Travaux Public, Fayez Rasamny, depuis l’aéroport de Beyrouth. Il se veut rassurant et affirme que « tout ira pour le mieux ».
Pauvre Liban, pays des occasions ratées par excellence.
Infaillible optimisme
Le pays, qui s’est voulu la Suisse du Moyen-Orient, a perdu à jamais son secteur bancaire, qui était le fleuron de son économie. Se positionnant comme pays de services du Moyen-Orient, gangréné par des Libanais ayant depuis longtemps prêté allégeance à l’Iran, le Liban qui vendait du tourisme de luxe aux pays du Golfe, s’attendait cette année à une saison estivale prometteuse, d’autant que ces pays avaient autorisé, avec l’arrivée du nouveau gouvernement et la fin de la guerre israélienne contre le Hezbollah, leurs ressortissants à revenir au pays du Cèdre.
Pauvre Liban, et pauvres Libanais, surtout ceux qui rêvent encore de prospérité. C’est que, même si la guerre entre Israël et l’Iran s’arrête demain, le Liban restera embourbé dans ses problèmes et dissensions internes et ratera, comme toujours, de nombreuses occasions.
Je pense à mon coiffeur de la place Sassine, chez qui je vais me faire couper les cheveux et qui possédait une petite usine où il fabriquait de la crème d’ail sans odeur à La Quarantaine. Cette fabrique avait sauté lors de l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020. Il n’a toujours pas pu la reconstruire. Et pourtant, il reste optimiste. Il m’avait dit, sûr de lui, il y a quatre mois, juste après l’élection présidentielle et la formation du nouveau gouvernement : « Attends et tu verras. Bientôt, il y aura paix et prospérité, et même si tu vendras du vent (une expression libanaise pour dire de la pacotille), oui du vent, à la place Sassine, tu deviendras milliardaire. »

Malheureusement pour eux, beaucoup de Libanais continuent d’afficher un optimisme infaillible, que rien ni personne ne peut ébranler malgré toutes les catastrophes qui les entourent.
Moi, par contre, je suis réaliste. Je sais, et cette certitude a été renforcée, à la suite de mes trois séjours en Syrie depuis la chute de Bachar Assad, le 8 décembre 2024 – que le Moyen-Orient ne connaîtra jamais la paix et la sécurité, mais uniquement des périodes d’accalmie et de semblant de stabilité. Je sais aussi qu’actuellement, avec ses crises et dissensions internes, le Liban est le pays le moins bien loti en matière de paix et de prospérité. Et je vis avec ça. J’aime le Liban et, surtout, j’aime ma vie et mon quotidien ici.
Ce matin, je me suis promenée à Bourj Hammoud. Je me suis offerte une grosse agate bleue chez Seta, une boutique de pierres semi-précieuses, que je porterai autour du cou. J’ai déjeuné un sandwich de shawarma sujok chez Mano. Là, je vais faire mes longueurs, puis me mettre au soleil au Sporting Club de Beyrouth, alors que d’autres rêvent encore du jour où ils feront fortune en « vendant du vent » place Sassine ou partout ailleurs sur le territoire libanais.

