La salle du Conseil de sécurité des Nations unies s’est transformée, le temps d’une séance d’urgence, en baromètre d’un Moyen-Orient sous haute tension. À l’ordre du jour : l’escalade déclenchée par les frappes aériennes menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran, frappes qui auraient causé des victimes civiles et d’importants dégâts aux infrastructures. En riposte, Téhéran a lancé des missiles contre plusieurs pays de la région, élargissant le périmètre du conflit et ravivant les condamnations, autant que les appels pressants à la désescalade.
Autour de la table, les lignes se sont vite durcies. Les représentants des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France, de Bahreïn — s’exprimant également au nom des États du Conseil de coopération du Golfe (GCC) — de la Russie, de la Chine, de la Colombie, du Danemark, du Pakistan, de la Grèce, de la Somalie, du Panama, de la Lettonie, ainsi que de l’Iran, d’Israël et de la Ligue arabe ont pris la parole dans une atmosphère électrique. Plusieurs délégations ont condamné les attaques iraniennes contre des États de la région, appelant à un retour à la diplomatie et au respect strict du droit international. Washington a défendu la légalité et la nécessité stratégique de ses frappes, invoquant la non-conformité persistante de l’Iran à ses obligations nucléaires, alors que Téhéran a affirmé agir dans le cadre de son droit à la légitime défense.
Théâtre d’affrontement entre grandes puissances
Rarement le Conseil aura offert un visage aussi frontal des rivalités internationales. Réuni en urgence après les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran et les représailles iraniennes visant Israël ainsi que plusieurs États voisins, l’organe chargé du maintien de la paix s’est mué en véritable arène diplomatique. Chaque délégation a brandi la Charte, chacun y lisant sa propre vérité juridique.
Dès l’ouverture, le Secrétaire général António Guterres a lancé un avertissement sans détour : « Le monde doit reculer du bord d’une guerre plus large. » Il a exhorté toutes les parties à faire « tout ce qui est possible pour éviter l’escalade », évoquant « une menace grave contre la paix et la sécurité internationales » et le risque d’« une chaîne d’événements que personne ne pourra contrôler dans la région la plus volatile du monde ».
La Charte comme ligne de fracture
Rappelant que la Charte des Nations unies demeure la pierre angulaire du système international, le Secrétaire général a cité l’article 2(4), soulignant que les États doivent s’abstenir de recourir à la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre État.
Il a condamné « les frappes militaires massives menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran », ainsi que « les attaques ultérieures de l’Iran violant la souveraineté et l’intégrité territoriale de Bahreïn, de l’Irak, de la Jordanie, du Koweït, du Qatar, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis ».
Son message est clair : « Il n’existe aucune alternative viable au règlement pacifique des différends internationaux. » La paix durable, a-t-il insisté, ne peut naître que d’« un dialogue authentique et des négociations », dans le respect du droit international et de la sûreté nucléaire.
L’Iran : « un acte manifeste d’agression »
Dans une lettre adressée au Secrétaire général et au président du Conseil, l’ambassadeur britannique James Kariuki, le ministre iranien des Affaires étrangères Seyed Abbas Araghchi a dénoncé « un acte manifeste d’agression » contre la souveraineté de la République islamique d’Iran.
Téhéran estime que les frappes américaines et israéliennes violent l’article 2(4) de la Charte et constituent une « agression armée ouverte ». L’Iran invoque son droit « inhérent et légitime » à la légitime défense au titre de l’article 51, avertissant qu’il agira « sans hésitation » jusqu’à la cessation complète de l’agression.
À la tribune, l’ambassadeur iranien Amir Saeid Iravani a dénoncé « une guerre contre la Charte des Nations unies », affirmant que les frappes ont visé des zones civiles et ne répondent « à aucun des critères de la légitime défense ». Les arguments d’« attaque préventive » ou de « menace imminente » seraient, selon lui, « juridiquement, moralement et politiquement infondés ».
Washington : prévention stratégique et droit de réponse
Le représentant américain Mike Waltz a assumé l’opération « Operation Epic Fury », présentée comme une action ciblée destinée à démanteler les capacités balistiques iraniennes, affaiblir des réseaux navals perturbant les voies maritimes et briser les circuits d’armement de milices régionales.
Selon lui, les États-Unis ont agi conformément à l’article 51 de la Charte, après avoir « fait tous les efforts possibles pour parvenir à une résolution pacifique ». Il a rappelé les résolutions adoptées depuis 2006 exigeant la suspension de l’enrichissement d’uranium iranien, les qualifiant de « jugement collectif du monde ».
Dans un droit de réponse particulièrement virulent, il a rejeté comme « ridicule et grotesque » l’accusation de violation du droit international, accusant le régime iranien de mener depuis 47 ans une campagne de violences directes et par procuration. « Savez-vous qui ne se plaint pas ce soir ? Le peuple iranien. Peut-être, juste peut-être, sera-t-il enfin libre. »
Israël : la « menace existentielle »
L’ambassadeur israélien Danny Danon a évoqué la nécessité d’écarter une « menace existentielle ». Selon lui, l’Iran enrichit l’uranium, développe des missiles et enfouit des installations nucléaires « au mépris flagrant du droit international ».
« Nous avons agi par nécessité », a-t-il affirmé, estimant la diplomatie « épuisée » et la menace devenue « irréversible ».
Le GCC et les États arabes : condamnation et appel à la retenue
Bahreïn, s’exprimant au nom des États du Conseil de coopération du Golfe — Bahreïn, l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweït, les Émirats arabes unis et Oman — ainsi que de la Jordanie et de la Syrie, a fermement condamné les frappes iraniennes contre son territoire et ceux de plusieurs États voisins.
Les pays du GCC ont dénoncé une violation de leur souveraineté et appelé le Conseil à condamner ces attaques et à empêcher leur répétition. Ils ont plaidé pour des mesures diplomatiques urgentes afin d’éviter un embrasement régional, tout en rappelant leur attachement à la Charte et à leur droit à la légitime défense.
Fracture entre grandes puissances
Le Royaume-Uni, par la voix de James Kariuki, a parlé d’« un moment fragile pour le Moyen-Orient », précisant que Londres n’a joué « aucun rôle » dans les frappes, tout en exprimant son inquiétude face au programme nucléaire iranien.
La France, représentée par Jérôme Bonnefoy, a appelé à une désescalade immédiate, au respect du droit international et à la reprise de négociations de bonne foi, notamment sur les volets nucléaire et balistique, avec un accès renforcé de l’Agence internationale de l’énergie atomique.
La Russie a dénoncé une « agression armée » et une trahison de la diplomatie. La Chine a appelé à la cessation immédiate des actions militaires et au respect strict de la souveraineté iranienne.
Un appel commun à éviter l’embrasement
Malgré la polarisation, un fil conducteur a traversé la séance : l’appel à la retenue. António Guterres a exhorté à la cessation immédiate des hostilités et au retour aux négociations.
Plusieurs délégations — dont la France, l’Union européenne, le Royaume-Uni, le Danemark, la Lettonie, la Grèce, la Colombie, le Panama, le Pakistan et la Somalie — ont insisté sur la protection des civils, le respect de la Charte et la primauté de la diplomatie. La Russie et la Chine ont exigé l’arrêt des frappes et la reprise d’un règlement politique. Des références ont été faites aux canaux indirects États-Unis–Iran sous médiation omanaise, ainsi qu’aux discussions techniques à Vienne.
Au terme de la séance, aucune résolution, mais une certitude : le Moyen-Orient avance sur une ligne de crête, suspendu aux choix des capitales et à la capacité des acteurs à transformer la confrontation en négociation.


(Photo capture d’écran Sylviane Zehil)
