Sylviane ZEHIL, à New York – Entre mission du Conseil de sécurité et offensive diplomatique américaine, une nouvelle dynamique semble émerger autour du conflit israélo-arabe. Mais entre fractures régionales et tensions internes, la « bonne direction » reste encore incertaine.
Entre la mission inédite du Conseil de sécurité en Syrie et au Liban, et le déplacement de l’ambassadeur américain Mike Waltz en Jordanie et en Israël, la séquence diplomatique actuelle donne le sentiment d’un basculement. Washington cherche à transformer le cessez-le-feu fragile entre Israël et les factions palestiniennes en une architecture régionale durable, articulée autour des Accords d’Abraham et d’un nouveau schéma de gouvernance pour Gaza. Cette dynamique reste toutefois traversée de lignes de fracture profondes, du Liban à la rue arabe, en passant par la scène politique israélienne.
Une offensive diplomatique coordonnée
Pour la première fois depuis la création de l’ONU, une délégation du Conseil de sécurité se rend officiellement en Syrie, un an après la chute de Bachar el-Assad et l’installation d’un pouvoir de transition à Damas. Elle entend accompagner la réintégration progressive de la Syrie dans le jeu international, avant de rejoindre le Liban afin d’évaluer la mise en œuvre du cessez-le-feu au Sud et le rôle de la FINUL sur la Ligne bleue.
Parallèlement, l’ambassadeur Waltz mène une tournée régionale destinée à consolider le cessez-le-feu à Gaza, accélérer la mise en œuvre du « plan en 20 points » du président Trump et coordonner avec Israël et ses voisins arabes l’application de la résolution 2803 du Conseil de sécurité, qui encadre le retrait progressif de Tsahal, le déploiement d’une force internationale de stabilisation et la mise en place d’une gouvernance civile nouvelle, supervisée par un « Board of Peace » placé sous leadership américain.
Ces deux initiatives se répondent et participent d’une même stratégie : transformer une cessation des hostilités en une reconfiguration durable de l’espace israélo-arabe.
Une gouvernance post-guerre à Gaza qui se précise
La force internationale et la nouvelle gouvernance pourraient être déployées d’ici deux ou trois semaines. Selon des fuites relayées par Axios et The Times of Israel, le président Trump s’apprête à révéler la composition du dispositif de sécurité et d’administration, annonçant notamment la participation de Tony Blair, ainsi que de Jared Kushner et Steve Witkoff, au sein d’un conseil exécutif international rattaché au Board of Peace.
Les États-Unis cherchent à verrouiller un nouvel ordre régional
Il apparaît clairement que Washington n’entend pas se contenter de gérer une crise : les États-Unis ambitionnent de verrouiller un nouvel ordre régional. Le plan repose sur trois fondements imbriqués :
– un volet sécuritaire, fondé sur le retrait graduel de l’armée israélienne, le déploiement d’une force internationale majoritairement arabe et musulmane, et le désarmement progressif du Hamas et des autres groupes armés ;
– un volet politique, prévoyant l’installation d’une autorité palestinienne nouvelle à Gaza, distincte du Hamas mais acceptable pour les Palestiniens comme pour les capitales arabes ;
– un volet régional, visant à consolider les Accords d’Abraham, à ouvrir la voie à une normalisation graduelle avec l’Arabie saoudite, le Liban et, à terme, une Syrie post-Assad, et à intégrer le tout dans une architecture de sécurité anti-iranienne reliant le Golfe à la Méditerranée.
L’objectif ultime est double : priver l’Iran de son principal levier de déstabilisation et ancrer Israël dans un ensemble d’interdépendances suffisamment dense pour rendre politiquement coûteuse toute remise en cause du statu quo.
Le monde arabe entre calculs géopolitiques et pression populaire
Le monde arabe, cependant, est loin d’être un bloc homogène dans ce moment charnière. Les États déjà engagés dans les Accords d’Abraham — Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc, Soudan et Kazakhstan — ont résisté aux pressions internes pour rompre leurs liens avec Israël malgré l’ampleur des destructions à Gaza. Ils cherchent à monnayer leur coopération contre un rôle accru dans la reconstruction et la gouvernance de la bande de Gaza, ainsi que contre des concessions palpables sur la question palestinienne.
Les grandes capitales pivots — Riyad, Le Caire, Doha et Ankara — se posent en architectes de la « journée d’après » à Gaza. L’Arabie saoudite réaffirme qu’aucune normalisation formelle ne pourra aboutir sans progrès tangibles sur l’État palestinien. L’Égypte met l’accent sur la sécurité du Sinaï et le contrôle de Rafah. Le Qatar conserve sa capacité de médiation avec le Hamas.
Dans le même temps, un front de refus persiste. Au Liban, en Syrie en transition, en Irak, en Algérie, en Tunisie, au Yémen ou au Koweït, la normalisation est impensable en l’absence d’un règlement politique solide. Dans ces sociétés, Gaza est devenue un marqueur du rapport à l’identité et à la légitimité politique. Le Liban illustre de manière extrême ces tensions : le président Joseph Aoun cherche à élargir les pourparlers avec Israël pour consolider la stabilité au Sud et résoudre les différends frontaliers, tandis que le Hezbollah dénonce une « concession stratégique » et agite la menace d’une confrontation interne.
Israël face à une équation stratégique délicate
Pour Israël, la conjoncture offre une occasion historique d’ancrage régional. Les coopérations sécuritaires avec plusieurs États arabes se sont intensifiées, parfois à bas bruit, et les discussions avec Riyad progressent. Mais le coût politique, diplomatique et moral de la guerre de Gaza pèse lourd. Les débats internes sur l’échelle du retrait, l’acceptabilité d’une force internationale et la place à accorder à une autorité palestinienne renforcée restent explosifs.
L’ambition stratégique d’Israël — être intégré dans l’espace arabe tout en maintenant une supériorité militaire régionale — se heurte à une crainte profonde : payer ce mouvement par des concessions irréversibles sur le dossier palestinien.
Une dynamique régionale qui avance… mais un règlement encore lointain
Dans cette recomposition, avance-t-on réellement dans la bonne direction ? Structurellement, le conflit n’est plus seulement appréhendé sous l’angle militaire, mais comme un enjeu régional imbriqué. Les Accords d’Abraham ont résisté à une secousse majeure et demeurent un levier actif. Le Conseil de sécurité redécouvre un rôle sur le terrain, en Syrie comme au Liban, ce qui contribue à réancrer l’ONU dans le dispositif.
Politiquement, en revanche, l’essentiel reste différé. Les dossiers centraux — frontières, Jérusalem, colonies, réfugiés, statut de l’État palestinien — demeurent sans réponse. Et la perception dominante dans une grande partie du monde arabe est celle d’une paix imposée par les élites, déconnectée de la justice pour Gaza.
Les conditions du succès
Les chances de succès dépendront de plusieurs facteurs déterminants. La stabilisation de Gaza est le premier test : si le retrait israélien est perçu comme réel, si la nouvelle gouvernance dispose d’une marge de manœuvre crédible et si la reconstruction améliore rapidement la vie des habitants, le processus gagnera en légitimité.
La gestion du front nord sera tout aussi cruciale : au Liban, une désescalade progressive encadrée par l’ONU, avec un rôle accru pour l’armée au Sud, est la seule voie permettant d’éviter une reprise du conflit qui fragiliserait tout l’édifice.
Enfin, l’équation politique israélienne sera décisive : la classe dirigeante acceptera-t-elle de présenter à son opinion un compromis incluant retrait, présence internationale et gestes en Cisjordanie ? À défaut, la fenêtre pourrait se refermer.
Dans ce jeu, les puissances extérieures — Iran, Russie, Turquie, mais aussi acteurs européens — peuvent accompagner ou saboter la mise en place du nouvel ordre. La multiplication des formats de médiation offre des opportunités, mais aussi des échappatoires pour contourner les engagements.
Un nouvel ordre encore sur du sable
Ainsi, oui, les lignes bougent. Les États-Unis imposent un nouveau rythme. Les Accords d’Abraham, malgré la tempête, tiennent encore. Le Conseil de sécurité revient dans l’équation. Mais la « bonne direction » ne sera assurée que si cette architecture se traduit par des améliorations tangibles pour les populations concernées — Palestiniens, Israéliens, Libanais, Syriens. Sans avancées concrètes en matière de droits, de souveraineté et de sécurité pour les Palestiniens, le nouvel ordre régional risque de n’être perçu que comme une construction brillante, sophistiquée, mais posée sur du sable.
