Zeina Fayad signe avec Du Khôl et des Cendres un premier roman de maturité, entre mémoire, révolution et transmission.


Zeina Fayad n’en est pas à son premier ouvrage. Plume discrète et tenace, artisane des mots, elle revient avec Du Khôl et des Cendres. En 2015 et 2017, elle publiait déjà deux histoires courtes, mais néanmoins lourdes de sens : Boukra 3al Mechmouch (2015) et Add el Ba7r B7ebbak (2017).
En 2020, elle s’attaque à un recueil de fiction avec L’Insouciance retrouvée. Du Khôl et des Cendres est son premier roman, publié en septembre 2025 et disponible au Liban en version papier à partir de décembre 2025.
Pour Beyrouth 360, elle se prête volontiers au jeu des questions-réponses et dévoile son cheminement d’autrice. Elle, qui a toujours aimé écrire, identifie le déclic qui l’a poussée à devenir autrice au sens propre du terme : « Dénoncer l’injustice », affirme-t-elle sans une once d’hésitation.
C’est ce qu’elle fait dans Boukra 3al Mechmouch, « une fable dystopique sur Beyrouth en l’an 2030, une sorte de devoir moral. Je voyais les chantiers se multiplier à Beyrouth et les dernières maisons traditionnelles disparaître peu à peu. Puis la maison de ma grand-mère, avec son beau jardin, a disparu à son tour. Le monde tel que je le connaissais était en train de changer. »
Elle ajoute, en guise de clin d’œil : « D’ailleurs, avant ça, j’étais journaliste ! »
Qu’est-ce qui change dans Du Khôl et des Cendres pour vous, au niveau de l’écriture et de la construction du récit ? « Mon écriture est faite d’histoire, de mémoire et de poésie. Elle est basée sur l’observation, mais avec toujours une part d’invention.
Avec Du Khôl, c’est le roman de la maturité, car il contient une confrontation intergénérationnelle. J’y raconte la Thawra de 2019 du point de vue de la jeunesse qui s’est soulevée un jeudi soir contre une taxe qu’elle estimait injuste. »
Dans le livre, une mère et une fille confrontent leurs expériences, souligne Zeina Fayad. Est-ce une forme de catharsis que d’aborder la révolution de 2019 ? Ou bien sert-elle uniquement de toile de fond ? « Le monde a vécu une chute vertigineuse ces dernières années, et plus particulièrement notre région, où cela prend des aspects de troisième guerre mondiale. Même si, chez nous, le rêve de la Thawra a été stoppé net par l’explosion du port de Beyrouth, je pense que les graines que nous avons semées sont en train de pousser. » Pour elle, l’espoir va resurgir :« La solidarité est ce qui va nous permettre de reconstruire le Liban. »
Qu’est-ce qui l’a marquée le plus pendant la révolte de 2019 ? « Je pense que c’était la chaîne humaine et les mains qui se sont tenues du nord au sud du Liban. » Mais aussi : « L’insouciance et la désinvolture retrouvées dans les slogans de l’époque. »
Être loin du Liban, et le raconter : est-ce plus facile ou plus difficile que d’écrire sur place ?« À Montréal, j’ai eu la chance d’obtenir une bourse du Conseil des Arts du Canada pour écrire ce livre. Je ressens cela comme une forme de reconnaissance, c’est nouveau pour moi. C’est peut-être trop tôt pour dire combien le Liban me manque et combien j’ai envie d’y retourner aussi souvent que possible. »Est-on toujours rattrapé par la réalité au Liban, comme il advient à vos héros ?
« Non, tout évolue, tout change à la vitesse grand V. Mais parfois, à l’échelle humaine, ce changement semble extrêmement lent. Le Liban n’a qu’une centaine d’années — pour un pays, c’est encore jeune. »
Pourquoi Du Khôl ?
« Quand j’étais à Beyrouth, au musée de l’AUB — un très beau musée d’ailleurs, que je vous recommande — j’ai découvert les premiers maquillages et les premiers crayons pour les yeux, datant de plus de 3 000 ans. Alors je me suis dit que c’était un bel hommage à la femme libanaise, si belle et si forte, car cela renvoie aussi à nos origines. Nous avons des femmes fortes et belles dans notre pays. »
Aux jeunes qui veulent se lancer dans l’écriture, que leur dire ?« Si vous ressentez l’appel, si vous ressentez l’urgence, faites-le ! Car c’est le plus beau voyage — un vrai voyage où l’on reprend les rênes et le pouvoir de son existence. »
