Pour un homme d’Etat, s’opposer aujourd’hui aux armes du Hezbollah, est donc plus qu’un enjeu politique, c’est un enjeu de civilisation. C’est décider que le Liban doit enfin exister ; et décider que la cause du Liban doit surpasser tout autre projet politique ou eschatologique.
La salutaire décision prise par le gouvernement (5 et 7 août) de restituer à l’Etat le monopole de la force armée en ramassant les armes du Hezbollah est sans aucun doute la décision politique la plus importante prise au Liban depuis l’accord du Caire de 1969. Comme l’a si bien dit Nawaf Salam dans un entretien à an-Nahar : « Le Liban ne pouvait rester éternellement otage des logiques armées».
1969 est la date à laquelle, à la suite des accords secrets du Caire passés avec l’OLP et légalisant l’action armée des fedayins au Sud, le monopole de la force armée a échappé à l’Etat libanais, pour ne plus jamais lui revenir. Ce monopole fut confisqué, tour à tour, par les Palestiniens en armes, la Syrie de la dynastie Assad, la République islamique d’Iran (par miliciens libanais interposés), et même par Israël qui a longtemps exercé son hégémonie au Sud, par le truchement de sa milice auxiliaire, l’Armée du Liban-Sud.
Pour un homme d’Etat, s’opposer aujourd’hui aux armes du Hezbollah, est donc plus qu’un enjeu politique, c’est un enjeu de civilisation. C’est décider que le Liban doit enfin exister ; et décider que la cause du Liban doit surpasser tout autre projet politique ou eschatologique, ce dernier terme renvoyant à des projets politiques reposant sur des promesses « divines » à l’authenticité problématique.
Le faire, malgré les dirimantes protestations du Hezbollah et sa menace d’un recours à la violence, c’est corriger une erreur monumentale dont les auteurs se sont permis d’utiliser abusivement le Liban, contrairement à la volonté de l’immense majorité de sa population, dans une guerre d’appui au Hamas, qu’ils ont menée en bafouant toutes les règles dont aujourd’hui ils se prévalent pour affirmer qu’ils ont voix au chapitre.
En matière d’instinct, l’empathie humaine nous permet de comprendre comment le chef du bloc parlementaire du Hezbollah Mohammad Raad, peut dire qu’il préfère mourir que de rendre les armes. Ce sont là, peut-être, les propos d’un père égaré par la perte de son fils durant la guerre (Novembre 2023).
Ultimement, ramasser ces armes, c’est sauver toute une communauté d’une décision autodestructrice. En effet, dans son discours de la fête de l’Armée, le chef de l’Etat a utilisé à deux reprises le mot « suicidaire » pour qualifier tout projet de résistance armée à Israël, dans la conjoncture actuelle. La seule option raisonnable dont le Liban dispose, a-t-il affirmé en substance, est celle où il est engagé, à savoir la voie diplomatique et celle des alliances internationales amies, même si l’Etat hébreu refuse d’offrir une quelconque garantie en contrepartie. Toute autre option ressort de l’autodestruction, c’est-à-dire, selon la psychologie, de cette part de l’homme qui a renoncé non seulement au raisonnable, mais à la raison même ; pour ne plus se fier qu’à l’instinct ou la croyance.
En matière d’instinct, l’empathie humaine nous permet de comprendre comment le chef du bloc parlementaire du Hezbollah Mohammad Raad, peut dire qu’il préfère mourir que de rendre les armes. Ce sont là, peut-être, les propos d’un père égaré par la perte de son fils durant la guerre (Novembre 2023).
On pourrait s’interroger sur la manière dont le Hezbollah interprète aujourd’hui sa défaite face à Israël, et le fait que son secrétaire général Hassan Nasrallah et son successeur Hachem Safieddine ont été enterrés vivants dans leurs QG souterrains (septembre-octobre 2024)
Mais il y a plus. Il y a la croyance en une « aide » surnaturelle dans le combat qui aurait valu au Hezbollah une « victoire divine » lors du conflit de 2006. Cette croyance est bien antérieure à 2005. Elle remonte au retour de l’Ayatollah Khomeiny en Iran (1979). Toute la République islamique repose sur cette croyance que la révolution islamique prépare le retour de l’Imam caché, le Mahdi.
Il est de notoriété publique que l’un des présidents iraniens Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), se croyait sincèrement investi de la tâche de préparer le retour de l’imam occulté. Dans un discours probablement effacé des archives du parti, Hassan Nasrallah lui-même affirmait que l’invasion de l’Irak (2003) par les Etats-Unis avait pour but de rapprocher l’armée américaine des Lieux saints de l’Islam, où le Mahdi doit se manifester selon la croyance chiite.
On pourrait s’interroger sur la manière dont le Hezbollah interprète aujourd’hui sa défaite face à Israël, et le fait que son secrétaire général Hassan Nasrallah et son successeur Hachem Safieddine ont été enterrés vivants dans leurs QG souterrains (septembre-octobre 2024), à moins que le pragmatisme ne lui ouvre les yeux et ne le conduise à réaliser que les justifications venues de Téhéran ne lui servent de rien et que le retour à l’Etat est désormais l’unique voie de salut.
Contrairement à ce qui s’est passé avec le Japon après le bombardement à l’arme nucléaire de Hiroshima et Nagasaki, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la concentration des armes aux mains des seules forces publiques n’est pas une capitulation. C’est plutôt une « passation des pouvoirs » d’une communauté à un Etat, d’un projet manqué – même si pour ses protagonistes, il a paru momentanément accessible-, à l’édification d’un Etat de droit qui se respecte, une construction humaine certes fragile, comme tout ce qui touche à la liberté, mais solidement conçue et testée avec succès ailleurs dans le monde, et dont la solidité et le parfum sont celui des cèdres du Liban.