À l’échelle régionale, la perspective d’un Iran nucléaire hante les chancelleries. Téhéran, affaibli mais résolu, semble vouloir accélérer sa militarisation. Des actes de sabotage dans le Golfe, un blocus du détroit d’Ormuz ou encore un soutien accru aux Houthis et au Hezbollah sont désormais des scénarios pris au sérieux — surtout si la Syrie venait à être déstabilisée.
« La création la plus dangereuse d’une société, c’est l’homme qui n’a plus rien à perdre. » — James Baldwin.
Il n’y a pas si longtemps encore, les monarchies du Golfe semblaient incarner une forme d’exception dans un Moyen-Orient en crise. Richesse énergétique, stabilité politique, diplomatie agile : tout laissait croire à un âge d’or régional, fondé sur la diversification économique et une neutralité stratégique entre grandes puissances. Le Qatar, fort de ses réserves de gaz, s’affirmait comme un partenaire énergétique de premier plan pour l’Europe. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis multipliaient quant à eux les mégaprojets et les partenariats technologiques, préparant activement l’après-pétrole.
Mais cette façade s’est fissurée. La guerre éclair entre Israël et l’Iran en juin dernier, suivie des frappes américaines sur des sites nucléaires iraniens, a brutalement rappelé que cette prospérité reposait sur un équilibre précaire. Les alliances tissées ces dernières années — avec Washington, Pékin ou même Téhéran — sont désormais en collision. Et le Liban, plus que jamais, en ressent les secousses.
Le premier signal d’alarme est venu de Washington. Les monarchies du Golfe avaient misé sur Donald Trump, espérant tirer parti de sa logique transactionnelle : soutien sécuritaire contre contrats. Mais en validant, voire en participant aux frappes israéliennes contre l’Iran, l’administration Trump a démontré qu’aucun partenariat ne saurait primer sur l’alliance stratégique avec Israël. Ni les mises en garde de Riyad ni celles de Doha n’ont pu infléchir cette posture.
Or, plusieurs pays du Golfe avaient entrepris un rapprochement avec l’Iran. Sous médiation chinoise, l’Arabie saoudite avait rétabli ses relations diplomatiques avec Téhéran en mars 2023. Les Émirats arabes unis avaient relancé le dialogue économique. L’objectif était clair : éviter une confrontation directe et sécuriser leurs intérêts financiers dans un environnement de plus en plus instable. Mais l’attaque iranienne contre une base américaine au Qatar a mis fin à cette tentative de normalisation. En liant explicitement la présence américaine aux pays du Golfe, l’Iran a signifié qu’il ne ferait plus de distinction.
Cette nouvelle instabilité stratégique touche aussi le Liban. Le Hezbollah, fer de lance de l’axe pro-iranien, demeure, même très affaibli, en position d’attente armée, renforçant sa rhétorique de dissuasion à l’ombre de la guerre régionale. Les dernières déclarations du ministre iranien des Affaires étrangères ne font que le confirmer, n’en déplaise à ceux qui affirmaient que le Hezbollah était libanais et que l’occupation iranienne était un non-sens. À chaque tension entre Téhéran et Tel-Aviv, le Liban risque de devenir un terrain d’affrontement indirect. Le pays reste prisonnier d’un rapport de force extérieur qui l’empêche de progresser, de réformer, voire simplement de se gouverner.
Dans ce contexte, deux figures émergent comme les garants d’un possible rééquilibrage : Joseph Aoun, président de la République, et Nawaf Salam, Premier ministre. Tous deux incarnent une volonté de sortir le Liban des axes régionaux et de restaurer la souveraineté de l’État par la réforme, l’armée et le droit. Mais leur marge de manœuvre reste étroite, d’autant que le soutien du Golfe au Liban demeure conditionné à des engagements politiques que la classe dirigeante peine à tenir. Riyad et Abou Dhabi observent. Doha compense. Aucun de ces acteurs, pour l’heure, ne semble porter une stratégie claire à l’égard de Beyrouth.
À l’échelle régionale, la perspective d’un Iran nucléaire hante les chancelleries. Téhéran, affaibli mais résolu, semble vouloir accélérer sa militarisation. Des actes de sabotage dans le Golfe, un blocus du détroit d’Ormuz ou encore un soutien accru aux Houthis et au Hezbollah sont désormais des scénarios pris au sérieux — surtout si la Syrie venait à être déstabilisée.
Autre paradoxe : les pays du Golfe qui avaient normalisé leurs relations avec Israël (comme les Émirats arabes unis et Bahreïn) perçoivent désormais l’État hébreu comme un facteur d’instabilité. Les déclarations de Benjamin Netanyahu sur un « redécoupage du Moyen-Orient » et une nouvelle occupation de Gaza inquiètent. Ses frappes préventives en Syrie, au Liban et en Iran témoignent d’une stratégie unilatérale, sans tenir compte des équilibres régionaux.
Or, les monarchies sunnites ne veulent ni d’un Moyen-Orient dominé par l’Iran, ni d’un Moyen-Orient remodelé par Israël. Face à ces dynamiques contradictoires, les États du Golfe doivent redéfinir leurs priorités. La première : prévenir une guerre généralisée en rouvrant les canaux de dialogue entre Washington et Téhéran. Le Qatar et Oman, médiateurs traditionnels, ont ici un rôle essentiel, bien que l’espace diplomatique se réduise. Deuxième priorité : diversifier les alliances sécuritaires pour atténuer la dépendance vis-à-vis des États-Unis. C’est dans cette optique que s’inscrivent les récents partenariats militaires avec l’Union européenne ou la Turquie, ainsi que le rapprochement technologique avec la Chine et la Corée du Sud. Enfin, il leur faudra continuer à inspirer confiance aux marchés en poursuivant les projets de développement post-pétrole, malgré les risques géopolitiques croissants et la baisse des revenus énergétiques.
Le Moyen-Orient entre ainsi dans une nouvelle phase d’instabilité, où les anciens équilibres s’effondrent et où les puissances du Golfe doivent redéfinir leur rôle. Elles ne peuvent plus se contenter d’être des intermédiaires : elles sont désormais directement exposées. Leur capacité à agir en acteurs de paix conditionnera la survie même de leur modèle économique et politique.
Ce nouvel ordre régional se construit dans l’incertitude. Et le Liban, comme souvent, en est à la fois le spectateur et l’otage. Faute d’une politique arabe cohérente, il lui reste une posture à tenir : celle d’un État qui refuse d’être un champ de bataille ou une base arrière. Ce choix, incarné par Joseph Aoun et Nawaf Salam, ne suffira sans doute pas à lui seul. Mais c’est un début, dans une région où les certitudes d’hier n’ont plus cours.
Le désarmement durable du Hezbollah ne peut être imposé de l’extérieur sans un soutien populaire solide et un consensus constitutionnel entériné par le gouvernement. Il doit s’accompagner d’un retrait israélien des territoires occupés lors de l’été dernier, ainsi que de garanties internationales assurant la fin des frappes contre le territoire libanais.
Une telle démarche ne peut se limiter à un geste militaire : elle doit s’inscrire dans un projet global de reconstruction, porté par une dynamique nationale de réformes institutionnelles, de lutte contre la corruption, de relance économique, de restitution des dépôts bancaires et de justice sociale.
Sans cela, c’est une jeunesse privée d’avenir, condamnée à la misère et exposée aux violences propagandistes ou idéologiques, qui risque de basculer dans la radicalité.
Car un peuple privé d’État, d’espoir et de leviers devient une poudrière. Baldwin avait raison : la création la plus dangereuse d’une société, c’est l’homme — ou le pays — qui n’a plus rien à perdre.
