« La main est tendue. Mais elle ne le sera pas indéfiniment. Le temps presse. » Selon Tomas J. Barrack, l’État libanais est « au bord de la faillite structurelle », miné par un « triptyque toxique : détourner, retarder, dévier ». Le Hezbollah, qu’il désigne sans équivoque comme un « État dans l’État », reste le principal obstacle à la souveraineté nationale.
Dans un exposé exceptionnel au Foreign Press Center de New York, Thomas J. Barrack, ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie, et qui est d’origine libanaise, a présenté une vision radicale de la redéfinition géopolitique du Moyen-Orient. Ses propos, incisifs et sans langue de bois, ont mis en lumière la stratégie américaine pour restructurer la région autour d’axes nouveaux : paix pragmatique, cohabitation confessionnelle, fin du fédéralisme syrien, désarmement progressif au Liban, et repositionnement de la Turquie comme pivot diplomatique.
Le Liban: un État à sauver, une milice à désamorcer
La partie la plus dense et la plus directe de l’intervention de l’ambassadeur Barrack a été consacrée au Liban, qu’il considère à la fois comme un territoire hautement stratégique et un État en grand péril. « Le Liban est un pays miné par un système politique construit pour détourner, retarder, et dévier. Et tant qu’ils sont satisfaits du statu quo, rien ne change », a-t-il lancé. « Le gouvernement affiche une volonté, mais il est prisonnier de ses propres contradictions, » observe-t-il.
L’ambassadeur Barrack dresse le constat d’un effondrement systémique : « Vous avez 100 milliards de dettes, une banque centrale sans argent, des élites qui refusent de prendre leurs pertes, et des déposants qui ont tout perdu. » Selon lui, il n’y a qu’une seule voie : refonder l’État, renforcer l’armée, et enclencher le désarmement progressif du Hezbollah. « Le Hezbollah doit rendre ses armes lourdes, celles qui menacent Israël, mais cela ne peut pas se faire par la guerre civile. Ces armes sont dans des garages, sous des maisons. Il faut un processus. Et pour cela, il faut de l’argent, du courage, et une armée crédible. »
L’ambassadeur itinérant évoque un mécanisme précis mis en place avec la FINUL et les Forces armées libanaises (FAL), destiné à contenir toute escalade. « Si Israël pense qu’une attaque se prépare, le mécanisme alerte, et les FAL interviennent », explique-t-il. Mais il ne s’agit pas que de désarmement : « Il faut un Plan B pour les chiites, un avenir économique, des projets concrets. L’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats sont prêts à investir dans le Sud.»
Il insiste aussi sur la nécessité de rompre le tabou du dialogue avec Israël : « Cette loi libanaise absurde empêche les contacts. Nous avons mis en place une équipe pour faire le pont. » Tom Barrack est formel : « On vous tend la main. Si vous la refusez, on rentre à la maison. »
Une lecture nouvelle de la résolution 1701
Thomas J. Barrack propose une relecture pragmatique et résolument stratégique de la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU. Selon lui, ce texte, adopté après la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah, contient encore les fondations d’un équilibre régional viable, à condition d’être pleinement mis en œuvre et complété par une dynamique de normalisation contrôlée. La « 1701 n’a jamais été vraiment appliquée. Elle doit devenir un outil actif, une plateforme de transition pour désamorcer les tensions et favoriser une stabilité durable », affirme-t-il. Il insiste sur le fait que la FINUL, soutenue par les Forces armées libanaises, doit jouer un rôle central de médiation militaire sur le terrain.
Cette nouvelle approche inclut : une redéfinition du mandat de la FINUL afin de lui permettre d’agir de manière plus anticipative en cas d’alerte ; l’activation systématique du « mécanisme » de communication tripartite entre Israël, le Liban et la FINUL ; l’intégration de dispositions économiques et sociales pour accompagner la sécurisation du Sud ; une coordination discrète, mais continue, avec les États du Golfe pour garantir les retombées concrètes sur les populations locales.
Pour Tom Barrack, « la 1701 ne peut pas rester un texte figé. Elle doit être la colonne vertébrale d’un processus d’équilibre. » Il y voit une opportunité unique de lier désescalade militaire, reprise économique et apaisement confessionnel — trois conditions essentielles, selon lui, à la survie d’un Liban souverain.
La Syrie: une transition en marche, pas de fédéralisme
Concernant la Syrie, Tom Barrack dresse un constat sans appel : les interventions occidentales depuis 1919 ont laissé derrière elles un champ de ruines géopolitiques. C’est pourquoi le président Trump, affirme-t-il, a fait le choix de la rupture en soutenant une transition pilotée par le régime d’Ahmad el-Chareh, qui a succédé au régime d’Assad. « Nous avons choisi de lever les sanctions d’un seul coup, et non pas couche par couche comme un oignon, car la Syrie a besoin de ressources pour reconstruire vite, avec le soutien du monde », explique-t-il. Il voit en cette phase un « canevas vierge », une expérience politique inédite dans la région.
Quant à l’avenir des Forces démocratiques syriennes (FDS), majoritairement kurdes, Barrack exclut toute reconnaissance d’un État autonome. « Ce que nous leur devons, ce n’est pas un État, mais une chance d’intégration dans un futur État syrien unifié. » Il rejette clairement le fédéralisme communautaire : « Une seule armée, un seul drapeau.» Pour lui, la nouvelle constitution syrienne devra intégrer toutes les composantes sans fragmenter l’État.
Gaza: maintenir des canaux de dialogue
Abordant la question de Gaza, Barrack défend une position de réalisme diplomatique. Il assume le fait que des alliés des États-Unis, comme le Qatar ou la Turquie, continuent à dialoguer avec le Hamas. « Sans mécanisme de dialogue, on court à la catastrophe. Il faut parler même à ceux qu’on considère comme ennemis. » Il insiste sur l’utilité stratégique de ces liens pour désamorcer les tensions et favoriser des ouvertures humanitaires dans un contexte d’escalade permanente.
La Turquie : « pont vital entre Orient et Occident », un médiateur stratégique
Quant à la Turquie, Tom Barrack brosse le portrait d’un acteur incontournable. Il cite les rôle joués par le président Recep Tayyip Erdogan, le ministre des affaires étrangères Hakan Fidan et le directeur des services de renseignements Ibrahim Kalin dans la facilitation des négociations russo-ukrainiennes, l’exportation des céréales via la mer Noire, ou encore les contacts avec le Hamas. « Ils ont été essentiels dans les médiations. Et ce, justement parce qu’ils n’ont pas classé le Hamas comme organisation terroriste. Cela leur donne une capacité unique de canaliser les tensions. » Il qualifie la Turquie de « pont vital entre Orient et Occident » et souligne que même si les perceptions divergent à Washington, « Ankara reste un allié majeur au sein de l’OTAN ».
Une transformation qui exige courage et rupture
À travers son intervention, Thomas J. Barrack ne se contente pas de dresser un état des lieux. Il propose une grille de lecture neuve et un cadre d’action résolument tourné vers la rupture avec les inerties du passé. Son message est sans équivoque : le temps des demi-mesures est révolu. Le Liban doit choisir entre résilience ou effondrement ; la Syrie entre inclusion ou implosion ; Gaza entre isolement ou ouverture ; et la Turquie entre ambition nationale et responsabilité régionale. « Nous ne sommes plus le gendarme du monde, mais nous sommes encore un catalyseur. Si les peuples veulent changer leur destin, nous les accompagnerons. Mais nous ne ferons pas le travail à leur place », martèle-t-il.
Le Moyen-Orient n’est plus une zone figée dans des lignes rouges tracées par d’anciens empires : il est désormais un espace d’expérimentations politiques, de rééquilibrages géopolitiques et de refondations identitaires. Dans ce laboratoire incertain, la parole américaine portée par l’ambassadeur Barrack est claire : la main est tendue, mais elle ne le sera pas indéfiniment.
