
« Je viens d’un village de Hama, juste à côté de Mahardé », me dit Walid, le chauffeur de taxi, de Yalla Go, le pendant syrien d’Uber, alors qu’il me ramène de Bab Charki, le vieux quartier chrétien de Damas, à Maliki, un secteur huppé qui abrite des ambassades et où j’ai habité quatre semaines.
C’était en mars dernier, et tous les soirs en rentrant à la maison, roulant en taxi la nuit dans les rues de la capitale syrienne, j’avais le cœur serré. J’étais triste pour un pays et un peuple qui ont subi 54 ans des pires injustices, et qui restent plongés dans l’incertitude.
C’était juste après les massacres qui avaient visé la communauté alaouite à Jablé, sur la côte syrienne, le 7 mars dernier, et qui s’étaient étalés sur plusieurs jours et s’étendant ensuite à plusieurs localités.
Je réponds enthousiaste à Walid : « Aaaaah, Mahardé, le village du patriarche Hazim, le meilleur patriarche que les grecs-orthodoxes ont connu au cours de ces dernières décennies ».
Courageux, ferme, éclairé et ouvert, le patriarche d’Antioche et de l’Orient Ignace IV Hazim, pour citer son titre exact, est décédé le 5 décembre 2012 dans la capitale libanaise à l’âge de 92 ans.
« Je suis d’un petit village du district de Masyaf », dit-il. Masyaf est une région de Hama qui regroupe plusieurs minorités, des ismaélites – musulmans modérés relevant de l’Aga Khan – des alaouites et des chrétiens.
On parle de la situation actuelle du pays, de sa perception de l’avenir, des années de dictature du clan Assad.
Walid a collé un crucifix au-dessus de la boîte à gants de sa voiture.
Se sentant en confiance et probablement parce que je suis étrangère, il révèle : « Avez-vous remarqué le Christ ici ? Et bien, je ne suis pas chrétien. Je suis alaouite. Et j’ai posé ce crucifix pour me protéger, pour que les gens ne sachent pas ma véritable religion, pour qu’on ne me fasse pas de mal. Les chrétiens de Syrie sont des pacifistes, ils ne sont pas armés (en comparaisons aux alaouites, aux druzes et aux kurdes), personne ne s’en prendra à eux ».
Dimanche soir après l’attentat contre l’église du prophète Elie à Damas, j’ai particulièrement pensé à cette conversation.
Walid rangera probablement bientôt son crucifix. S’il ne l’a pas déjà fait ! Car désormais en Syrie, les chrétiens – appartenant à l’une des plus vieilles communautés chrétiennes du monde – sont pris pour cible non dans leurs maisons, leurs rues ou leurs voitures, pire, au cœur même de leur lieu de culte.
